France

Le dur combat de la justice française contre les terroristes

Le procès en appel de Jawad Bendaoud, le présumé logeur des terroristes du 13 novembre 2015, démarre alors que l’enquête sur les attentats de  «Charlie Hebdo» et de l’Hyper Cacher vient d’être bouclée

A quoi ressemblera le palais de justice de Paris dans les premiers mois de 2020, lorsque devrait se tenir le premier procès fleuve des attentats de 2015: celui consacré au massacre de l’équipe de Charlie Hebdo par les frères Kouachi, tués par la police deux jours plus tard, le 9 janvier 2015?

La matinée de mercredi a donné une idée de ce spectacle judiciaire lors de la première audience du procès en appel de Jawad Bendaoud, le présumé logeur de deux des terroristes du 13 novembre 2015, Chakib Akrouh et Abdelhamid Abaaoud, accompagnés par une cousine de ce dernier, Hasna Ait Boulahcen, tous décédés lors de l’assaut policier contre leur planque à Saint-Denis, le 18 novembre.

En première instance, au mois de février, Jawad «le logeur» avait été relaxé faute de preuves sur son implication dans ce réseau de meurtriers aux ordres de Daech. Le parquet avait immédiatement fait appel. Tous les protagonistes du procès se retrouvaient donc hier au tribunal – dans l’ancien palais de justice au cœur de Paris, siège de la Cour d’appel –, y compris les 73 avocats des 800 victimes des attentats de 2015 ou de leurs proches. Les audiences sont prévues jusqu’au 21 décembre, à raison de trois demi-journées par semaine.

Un procès qui s'annonce compliqué

La seconde comparution de Jawad Bendaoud, trafiquant local de stupéfiants connu à Saint-Denis (dans la banlieue nord de Paris) pour être aussi un «marchand de sommeil» sans scrupule, intervient à un moment important. C’est en début de semaine que les juges d’instruction chargés des attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes (17 morts au total) ont bouclé leur enquête, désormais entre les mains du parquet en vue d’un procès, programmé pour le début 2020. Or ce premier rendez-vous avec la justice s’annonce compliqué.

Quinze personnes – dont onze sont toujours en détention provisoire – ont été mises en examen pour les deux tueries des 7 et 9 janvier 2015. Mais aucun des tueurs ne sera présent sur les bancs des prévenus, puisque les frères Kouachi et Amedi Coulibaly, le tueur de l’Hyper Cacher, ont trouvé la mort. Le risque est dès lors grand de voir l’accusation buter sur un dossier aussi compliqué que celui de Jawad Bendaoud, arrivé mercredi libre au tribunal, dans un survêtement noir à paillettes, après s’être filmé sur Snapchat, alors que le public s’est retrouvé cantonné devant un écran vidéo, en dehors de la salle d’audience. Comment prouver l’implication des présumés complices de ces massacres? Quels étaient exactement leurs rôles?

Les attentes de l'opinion publique

L’affaire Bendaoud, en première instance, a montré les limites de l’exercice face à une opinion publique désireuse d’une peine à la hauteur du nombre des victimes du terrorisme: 248 au total depuis ces premiers jours tragiques de 2015. L’homme – de nouveau condamné depuis février pour violences domestiques – a tout du voyou des cités, obsédé par l’argent facile et les combines. L’appartement délabré qu’il louait rue du Corbillon, à quelques centaines de mètres de la mairie et de la basilique royale de Saint-Denis, est en plus une triste illustration du délabrement urbain de certaines villes de banlieue françaises gangrenées par les trafics.

Sa promesse «de bien se tenir» faite en février au tribunal est infirmée par la police. Problème: ce constat n’a rien à voir avec le terrorisme. Il fallait, en février dernier, prouver que Jawad le mégalomane, prompt à insulter les juges, connaissait l’identité des tueurs du 13 novembre et qu’il les a logés en connaissance de cause, sans les dénoncer à la police. Echec. La théorie de l’hébergement «à l’aveugle» l’a emporté. Ce que les parties civiles n’ont évidemment pas accepté.

Un brouillard judiciaire difficile à dissiper

Le cas des attentats des 7 et 9 janvier n’est pas si éloigné. Poursuivi pour «complicité d’assassinats terroristes», Ali Riza Polat, 33 ans, sera l’un des prévenus clés du procès. Il fut le fournisseur d’armes d’Amedi Coulibaly. Et après? Savait-il que ce délinquant, qui avait rencontré les frères Kouachi lors de visites à «l’émir» Djamel Beghal (expulsé vers l’Algérie en juin, à sa sortie de prison en France, après avoir été déchu de sa nationalité française pour son implication aux côtés des Groupes islamiques armés algériens) s’apprêtait à passer à l’acte? Le brouillard judiciaire s’annonce difficile à dissiper.

Interrogé par Le Point, l’un des avocats de la veuve d’une des victimes de Charlie Hebdo l’a annoncé par avance: «Le procès des attentats de janvier 2015 sera nécessairement frustrant car il manquera les principaux protagonistes et les commanditaires.» La «méticulosité de l’enquête» conduite par les juges est en revanche saluée. Sauf que, devant la justice, vérité et culpabilité sont des concepts bien différents.

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