A Pékin, les ruelles sinueuses du quartier de Gulou sont connues pour leurs hutongs, ces villages urbains traditionnels dont les maisons donnent sur de petites cours carrées. Romain Barrabas, originaire de Neuchâtel, vit ici. Depuis trois ans et demi, l’ancien étudiant en anthropologie et sa compagne suissesse Justine Anken ont élu domicile dans l’une de ces maisonnettes de plain-pied, comme des locaux parmi les locaux. A Nankin, Shanghai puis Pékin, où il travaille aujourd’hui à l’ambassade de Suisse, Romain affiche près de cinq ans de Chine à son compteur.

Son histoire ressemble à celles de Lucas, Gaétan, Emmanuelle, Nicolas et tant d’autres. Ils ont débarqué en Chine il y a deux, dix ou quinze ans. Pour trouver du boulot, monter un projet ou faire un stage. A la différence des expats qui ne font que passer, ou des touristes parfois rebutés par les dures réalités chinoises, ces Suisses et Français se sont enracinés dans ce pays qui les fascine et pour lequel ils expriment un enthousiasme débordant.

Pourquoi cet engouement? «Parce que la Chine vit une triple révolution: économique, politique et sociétale. C’est pour ça que le pays attire tous types de curieux», répond David Baverez, auteur de Paris-Pékin express*. «Lorsque l’on est un Européen conquérant dans l’âme, on sort de sa zone de confort et on vient voir ce qu’il se passe dans le laboratoire du monde», ajoute l’investisseur basé à Hongkong, qui recense dans son ouvrage 600 000 Occidentaux installés en Chine.

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Fièvre entrepreneuriale

«Ici, tout est dur, mais tout est possible», résume Lucas, originaire du Jura suisse. Cet entrepreneur de 39 ans s’est installé à Hangzhou en 2007 après avoir quitté son poste chez UBS: «Nous avions des clients chinois, leurs manières de faire du relationnel et de toujours chercher de nouvelles opportunités de business m’ont tout de suite plu», se rappelle-t-il.

J’ai été plongé dans le grand bain sans savoir nager

Gaétan, manager des restaurants Le Bordelais

A Hangzhou, Lucas découvre des mentalités qui encouragent à «prendre des risques», dans «un marché qui évolue en permanence». Un challenge qu’il juge «aussi usant qu’excitant». «Un jour vous êtes au top, le lendemain, vous avez envie de vous suicider», plaisante le Jurassien qui a monté Nihub, un fonds d’investissement qui accompagne les start-up européennes.

Cette fièvre entrepreneuriale touche aussi une génération de millennials ambitieuse et avide d’aventures. Gaétan, 26 ans, en fait partie. En 2015, il quitte l’Est parisien et trois jours après, il décroche du boulot dans la chaîne de restaurants Le Bordelais de Shanghai, pour laquelle il doit développer de nouveaux établissements. «J’ai été plongé dans le grand bain sans savoir nager», résume le jeune manager, qui s’étonne encore des responsabilités qu’on lui a confiées malgré son «manque d’expérience».

S’ensuit une mini success-story, comme on en trouve beaucoup dans le grand turn-over de la restauration à Shanghai. En à peine un an, Gaétan et l’équipe du Bordelais ouvrent trois restaurants et en ferment un. «C’était incroyable de voir la vitesse à laquelle ça allait, se rappelle-t-il, j’ai gagné des années d’expérience en quelques mois.» Et de conclure, un brin fataliste: «En France, on ne m’aurait jamais accordé cette confiance si vite, il aurait fallu monter un business plan sur cinq ans pour ouvrir un seul resto.»

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Se lancer, c’est si simple

Un sentiment qu’Elodie Le Gal, consultante chez Shuo Digital, filiale du cabinet de conseil en communication Spin Partners, retrouve auprès des startupers qu’elle accompagne. «Beaucoup d’étrangers pensent le climat plus favorable aux projets innovants», explique cette spécialiste de l’intelligence économique qui précise que «lancer un concept ici est plus simple, la population est déjà prête à servir de zone test».

Le paiement par téléphone, massivement adopté grâce aux applications Wechat et Alipay, a banalisé l’utilisation des données personnelles. Même chose pour la reconnaissance faciale. «Les Chinois acceptent davantage de donner leurs informations, note Elodie Le Gal, pour eux, c’est un moyen d’améliorer toujours plus leur confort quotidien. Les mentalités sont encore très réticentes en Europe, où les individus se posent un tas de questions: où va mon adresse mail? Le QR code, est-ce sécurisé? Vais-je me faire pirater?»

Quand les Chinois veulent quelque chose, on peut être sûr qu’ils le feront à fond

Lucas, Jurassien, fondateur de Nihub

Pendant les vacances d’été, Lucas esquisse un sourire quand il retire des billets au distributeur de son village du Jura. Louer un vélo en scannant un QR code, payer ses courses ou commander son repas avec son smartphone… Alors que ces services pointent leur nez en Europe, eux les manient déjà avec le flegme chinois.

Une anecdote parmi d’autres, symptomatique d’un Vieux Continent «au ralenti» selon lui. «On vit sur nos acquis», regrette le Jurassien. Symbole flagrant de cet immobilisme: l’autoroute Transjurane, en travaux depuis 1987, dont le dernier tronçon a été inauguré l’année dernière. «En Chine, on voit de nouvelles stations de métro, des bretelles d’autoroute, des ponts pousser en quelques mois», compare-t-il. «Quand les Chinois veulent quelque chose, on peut être sûr qu’ils le feront à fond.»

Big Brother is watching you

Pourtant, lancé dans la course au progrès, le bulldozer chinois fascine autant qu’il effraie. Au terme «sino-enthousiaste», Romain préfère donc celui de «sino-nuancé», moins béat, «plus conscient» des ambiguïtés du pays.

Le système de crédit social, qui vise à récompenser les «bons citoyens» et à punir les «mauvais», est en tête des préoccupations des étrangers. «On se souvient tous de ce fameux épisode de Black Mirror», avance Fabien, 29 ans, en référence à la série d’anticipation britannique dont l’épisode Nosedive (épisode 1, saison 3) décrit une société où les interactions sociales font l’objet de bonus ou de malus.

A propos de la série: «Black Mirror», la série qui nous renvoie notre effroyable modernité

Il y a quelques mois, ce Shanghaien d’adoption, lui aussi du Valais, a vu la fiction devenir réalité: sa petite amie chinoise a été exemptée de payer une caution pour son appartement compte tenu de sa «bonne note de crédit social». A ce stade, les étrangers sont encore sur le banc de touche. «Mais combien de temps encore?» interroge Fabien.


En vidéo: la question de la notation des citoyens.

Indulgence face au parti

Difficile, chez des Suisses et des Français de Chine, de faire émerger un point de vue franc lorsqu’on aborde le vif du sujet: quand on a grandi dans une démocratie européenne, que pense-t-on du régime autoritaire chinois? En insistant un peu, les langues se délient, mais l’indulgence reste de mise. «Bien sûr, il y a des choses qu’on ne peut pas cautionner, comme le sort réservé à certains opposants politiques ou la situation au Xinjiang, reconnaît Romain. Mais on apprend à composer avec ce système politique opaque.» Et jamais, ajoute-t-il, il n'aurait «l’outrecuidance de dire qu’un pays d’une telle taille pourrait être gouverné comme la Suisse et ses huit millions d’habitants».

Rester optimiste est essentiel pour s’enraciner ici. D’autant plus que ces enthousiastes ont passé des mois voire des années à se faire à la Chine, «pays le plus dur du monde» en termes d’intégration selon David Baverez.

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Des mois difficiles

Etienne, Lyonnais de 26 ans, garde un souvenir douloureux de ses débuts à Xi'an, ville de l'intérieur du pays, où il a étudié un an pour ses études de commerce en 2015. «J’ai découvert la vraie Chine, ces villes de second ou troisième rang où tout est inconfortable», raconte le jeune homme. Il insiste: «Pas Shanghai, la vraie Chine.» Avec sa barrière de la langue, les mœurs parfois incompréhensibles de ses habitants et sa pollution, qui lui vaut cette année-là une pneumonie et un séjour à l’hôpital en prime.

Il se souvient de «mois difficiles, isolé de tout». «Si tu ne maîtrises pas un minimum le chinois, tu es foutu là-bas: les musées, les restos, les commerces… Personne ne parle anglais. Beaucoup de mes camarades déprimaient. J’ai réalisé que pour être heureux en Chine, il faut arrêter de subir cette langue», raconte Etienne, qui se lance à l’époque dans un programme d’apprentissage intensif du mandarin.

Le mandarin n’était qu’une «brève étape» de ce parcours du combattant. «Après, tu découvres l’univers professionnel», sourit le Lyonnais, qui travaille ensuite chez un négociant en vin de Shanghai. «Les Chinois n’ont pas la même approche du management et de la hiérarchie. Quand je suis arrivé, ma boss, dont le bureau était deux étages au-dessus du mien, me formait en me mettant en copie des mails… Plus je posais de questions, moins on me donnait de réponses claires. Comme si demander était une mauvaise chose. On attendait de moi que je sache faire le job sans qu’on me l’ait expliqué.» S’y accolent un rythme de travail effréné, des journées sans pauses, des week-ends quasi inexistants… Mais «le jeu en vaut la chandelle», finissent par conclure Etienne et les autres. Sinon, ils ne seraient plus là.

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Comment rester?

Aujourd’hui, leur épée de Damoclès reste la question des visas, distribués au compte-goutte, renouvelés péniblement d’une année sur l’autre. «C’est très compliqué d’envisager des perspectives d’avenir sur le long terme», déplore Emmanuelle, qui vient de prolonger le sien pour la septième année consécutive. «On finit toujours par trouver un moyen de rester», se rassure de son côté Fabien, dont l’entreprise Integrate Chinese Life organise des séjours initiatiques pour les étudiants et apprentis suisses.

Mais d’autres n’ont pas peur de réaliser leur projet de vie en Chine. Fin août dernier, Romain et sa femme ont mis au monde une petite fille, dotée d’un certificat de naissance chinois mais 100% Suissesse, puisque le droit du sol n’existe pas dans l’Empire du Milieu. Ils n’envisagent, à ce jour, aucun billet de retour.


* David Baverez, Paris-Pékin express, Editions François Bourin, 2017.