Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin s'ouvre. Alors qu'approchent les commémorations de cet événement qui a transformé le monde, «Le Temps» s'est rendu dans la capitale allemande, sur les traces de cette frontière qui fascine aujourd'hui des millions de touristes.

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En face de l’East Side Gallery, l’un des derniers tronçons du mur de Berlin encore debout, les grues s’activent au-dessus des tours d’habitation encore inachevées, à côté de la Mercedes-Benz Arena. Au moment de son inauguration en 2008, ce vaste complexe, comprenant une halle événementielle de 17 000 places, 7000 bureaux et des terrains de sport, avait cristallisé la colère des habitants des quartiers alentour de Kreuzberg et Friedrichshain. Ils étaient venus en nombre pour protester contre ce symbole de la gentrification, phénomène qui voit les populations des anciens quartiers pauvres chassés par les nouveaux venus, plus aisés. Les slogans s’en prenaient aux hausses de loyer et à la disparition des espaces de culture alternative, remplacés par de luxueux projets immobiliers.

Embourgeoisement

«C’est normal, chacun aimerait un bout de ville. Mais on ne peut pas s’attendre à pouvoir tous vivre au centre», assène Alexandra*, sur le ton de l’arrogance. L’élégante trentenaire incarne l’évolution de la ville. Arrivée de sa Bavière natale, au sud de l’Allemagne, elle admet entretenir une «relation d’amour-haine» avec la capitale, dont elle apprécie l’espace, mais moins le côté «revêche».

Elle s’occupe de la vente des appartements dans les deux tours en cours de construction, «bientôt les plus hautes de la ville, avec 140 mètres». Au milieu de l’été, c’est calme. D’ordinaire, à cette heure de la fin d’après-midi, lorsque la lumière s’adoucit, elle guide les acheteurs potentiels sur le chantier. Le quartier n’est pas encore terminé mais 60% des appartements sont déjà vendus. Le profil type de ses clients? «Ils viennent de partout. Il y a beaucoup d’Allemands du sud qui cherchent une résidence secondaire à Berlin. Ils aiment le côté sauvage des quartiers alentour, mais cherchent un lieu propre et moderne où se retirer lorsqu’ils en auront assez de l’âpreté de la ville. Leur point commun, c’est qu’ils ont de l’argent: il faut en moyenne 500 000 euros pour un appartement de deux pièces», souligne la jeune femme.

Ce projet fait partie d’un plan beaucoup plus vaste, Media Spree. Sur les rives délivrées de leurs barbelés, dans les années 1990, Berlin s’est mise à concevoir ce projet pharaonique, censé propulser la capitale allemande dans la cour des métropoles européennes et combler ses déficits. Les ruines du Mur devaient laisser place à des tours modernes abritant lofts, hôtels et grandes entreprises de la communication. Mais, malgré l’installation de la Mercedes-Benz Arena, d’Universal Music ou encore de MTV, le boom espéré n’est pas arrivé. Pendant ce temps, les Berlinois se sont emparés des friches pour créer des bars et des clubs. Les rives de la Spree sont devenues un haut lieu de la culture alternative.

Protestation en canots

«En 2008, des manifestants se sont jetés sur la rivière dans des canots gonflables pour empêcher la ville d’emmener un groupe d’investisseurs visiter les terrains à vendre», raconte Konstantin Krex, sur une terrasse dans la cour de Holzmarkt. Tout autour, des personnes de tous âges se prélassent à l’ombre des arbres, sirotent des bières artisanales, regardent les enfants jouer, ou somnolent sur le sable au bord de l’eau. Holzmarkt se présente tour à tour comme un «village créatif», une place du marché ou un lieu de fête. Cet endroit résolument hybride, ouvert en 2017 entre la Holzmarktstrasse très fréquentée et la Spree, détone dans ce quartier vaste et gris autour de la gare de l’Est, Ostbahnhof.

Cette coopérative incarne désormais l’autre vision de la ville, face au gigantisme de Media Spree. En 2008, les opposants ne se sont pas contentés de barrer la rivière aux investisseurs. Sous le slogan «Couler Media Spree», ils ont collecté suffisamment de signatures pour organiser un référendum réclamant un accès public de 50 mètres le long des berges et des constructions moins hautes, qu’ils ont fini par remporter. Et bien que la décision ne soit pas juridiquement contraignante, elle a créé une dynamique favorable à de nouveaux projets.

A Holzmarkt, pas de gratte-ciel, mais un enchevêtrement de blocs de bois et de béton, avec de grandes fenêtres, des terrasses, de la végétation et des façades couvertes de fresques colorées. Mélange d’architecture moderne et de matériaux recyclés, d’ordre et d’improvisation, le quartier emploie quelque 200 personnes et s’étend sur 18 800 mètres carrés au bord de la rivière. Il abrite des cafés, boutiques, studios de musique et bureaux, un théâtre, un restaurant, une boîte de nuit et bientôt un hôtel.

L’endroit a été créé par les fondateurs de l’ancien Bar 25, un club mythique dans les années sauvages de Berlin, né dans l’incroyable espace de liberté qui a surgi entre les ruines du Mur. A la fermeture du Bar 25, une partie des tours de Media Spree auraient dû pousser ici. Mais la société devenue propriétaire des lieux a fait faillite, donnant l’occasion aux clubbers de récupérer leur terrain de jeu. Il ne manquait plus que l’essentiel: l’argent. C’est alors qu’ils se sont tournés vers la Suisse pour faire appel à la Fondation Abendrot, une caisse de pension bâloise issue du mouvement antinucléaire qui s’est donné pour mission d’investir dans des projets «durables». Elle a acheté le terrain, qu’elle loue, depuis, à la coopérative.

«Nous ne voulions pas juste protester contre ce ne nous plaît pas, mais aussi apporter une réponse, un projet qui nous ressemble, construire l’avenir à l’image de ce qui fait la particularité de Berlin: une ville ouverte, créative», souligne Konstantin Krex, qui s’occupe désormais du club Kater Blau, héritier du Bar 25. Le jeune homme, né à Berlin en 1989, un mois après la chute du Mur, a grandi à Prenzlauer Berg, l’un des quartiers qui se sont le plus transformés au cours des dernières décennies. «Berlin a traversé en dix ans ce que d’autres villes mettent quarante ans à bâtir.»

Holzmarkt se veut une contre-proposition festive et colorée au champ de verre et de béton, entend ainsi «montrer que Berlin peut grandir sans perdre son ADN et, plutôt que d’imiter Paris, Londres ou New York, cultiver ses particularités», ajoute Konstantin Krex. Et, comme les clubbers sont devenus adultes et ont fait des enfants, l’endroit possède aussi une garderie, un magasin de vin et un restaurant gastronomique.

Un projet menacé

Combien de temps durera l’aventure? L'avenir de Holzmarkt est incertain. A la suite de plaintes du voisinage, la ville veut calmer les rives et imposer au quartier une fermeture à 21 heures, ce qui reviendrait, selon les occupants, à signer l’arrêt de mort du commerce nocturne, indispensable source de revenu pour la coopérative. Les autorités envisagent aussi d’ériger des barrières pour protéger les rives une fois la nuit tombée. Inconcevable aux yeux de ceux qui veulent maintenir l’accès à la Spree publique.

Ce ne sont pas les premières difficultés auxquelles se heurtent les pionniers de la nuit berlinoise. A son extrémité nord, Holzmarkt comptait créer un autre quartier sur 6000 mètres carrés, à la fois centre technologique et campus, qui aurait accueilli chercheurs, étudiants ou entrepreneurs du monde entier pour «travailler à des réponses durables aux problèmes sociaux, économiques et écologiques». Mais en raison de différends avec son partenaire dans ce projet, et faute d’accord avec le district berlinois responsable, la coopérative a jeté l’éponge. L’abandon de ce projet met en péril le modèle économique de Holzmarkt. Désormais, ses fondateurs redoutent qu’à la place, un nouvel immeuble locatif s’installe à leurs portes, menaçant l’existence du club. Décidément, l’espace devient étroit sur les friches du mur.

*Prénom d’emprunt

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«L’inachevé rend la ville attirante»

L’urbaniste berlinois Johannes Novy, chercheur à la School of Architecture and Cities à l'Université de Westminster à Londres, a étudié les mouvements de contestation qui ont émergé dans plusieurs villes en lien avec la montée du tourisme de masse

Le Temps: Une génération s’est écoulée depuis la chute du Mur. Quel héritage la frontière a-t-elle laissé à Berlin?

Johannes Novy: Le Mur est le symbole de la division de la ville et cette division, à bien des égards, caractérise encore aujourd’hui son identité. Un exemple: Berlin doit son statut de «capitale du cool», comme écrivait le Time Magazine au début des années 2000, à la prolifération de cultures alternatives dans les espaces laissés libres par la chute du Mur. Cette situation tout à fait exceptionnelle, pour une ville de cette taille au XXe siècle, est aussi source de contradictions. La destruction, l’inachevé: ce que les autorités et les urbanistes perçoivent comme un problème, c’est justement ce qui rend la ville particulière et attirante. Tout comme les restes du Mur. La subculture qui s’est développée sur ses ruines, se retrouve menacée par son propre pouvoir d’attraction. On dit que le touriste détruit ce qu’il cherche en le trouvant: dans ce bon mot, il y a une part de vérité.

Berlin est-elle encore «pauvre mais sexy» comme disait son ancien maire Klaus Wowereit en 2003?

En se développant, Berlin se distingue de moins en moins de Londres ou Paris. On peut dire qu’elle se «normalise». Le boom immobilier sans précédent des vingt dernières années menace ce qui la rend particulière. D’un autre côté, beaucoup de choses ont changé pour le mieux, notamment parce que la ville est devenue beaucoup plus cosmopolite et internationale depuis la chute du Mur. On a tendance à annoncer le déclin des espaces culturels, à cause de la gentrification en cours. Mais ce n’est pas inéluctable: la ville a les moyens d’accompagner ce développement pour en limiter les effets néfastes. C’est une question d’équilibre entre Berlin comme lieu de vie et Berlin comme terrain de jeu pour les visiteurs. Et à long terme, de possibilité d’être une destination durable. D’un point de vue économique, la «proposition de vente unique» de Berlin, en tant que destination touristique, c’est son histoire particulière. Ce «capital» doit être traité avec prudence.

De quelle façon?

Berlin a manqué une occasion dans les années suivant la chute du Mur: la ville vendait ses terrains au plus offrant. Sous la pression de la société civile, le pouvoir public a opéré un tournant en accordant davantage d’attention à la qualité des projets immobiliers. Le Sénat a aussi pris des mesures qui, bien qu’elles aient une efficacité limitée, étaient impensables il y a quelques années. Ce n’est pas propre à Berlin. De Barcelone à Paris, les gouvernements locaux ont tendance à s’investir de manière plus déterminée dans les questions d’urbanisme. Mais à la fin, ce sont surtout les citoyens qui sont à même de façonner la ville, en faisant preuve de créativité.