Echo de Moscou résiste à l’ire du Kremlin

Russie Alexeï Venediktov vient une nouvelle foisde sauver sa radio

L’un des derniers bastions de l’information indépendante

Symbole de la liberté d’expression en Russie, la radio Echo de Moscou a survécu de justesse cette semaine à une attaque menée par son actionnaire principal, le géant d’Etat Gazprom. Une attaque très vraisemblablement téléguidée depuis le Kremlin, ulcéré d’entendre continuellement s’exprimer sur l’antenne des voix de l’opposition bannies depuis longtemps des autres radios et de la télévision. En janvier 2012, Vladimir Poutine avait déjà donné des signes d’exaspération lorsqu’il lança tout de go au rédacteur en chef de la radio Alexeï Venediktov: «Je ne me vexe pas lorsque vous me recouvrez de votre diarrhée du matin au soir», lors d’une réunion avec les dirigeants de la presse russe.

Bon enfant, Alexeï Venediktov n’a pas bronché, habitué qu’il est aux réprimandes, aux pressions politiques et au vocabulaire châtié de Vladimir Poutine. Sa vaste chevelure de savant fou se confond avec sa barbe fournie et entoure son visage d’une auréole poivre et sel, lui accordant une apparence joviale. Ce n’est qu’une façade. Alexeï Venediktov, 58 ans, règne d’une main de fer et sans partage depuis 1998 sur la rédaction d’Echo de Moscou. Il se décrit comme athée et très conservateur, nommant comme ses idoles politiques Margaret Thatcher et Ronald Reagan. «Il a un tempérament explosif, plutôt dur et peu enclin au compromis», dit de lui Sergueï Korzun, collègue de longue date puisqu’ils ont ensemble fondé la radio en 1990. «Les cercles de haute politique dans lesquels il évolue et la nécessité de protéger Echo de Moscou lui ont appris à chercher le compromis. Je ne pense pas que cela fasse partie de son caractère», raconte le premier rédacteur en chef d’Echo de Moscou.

Durant la dernière attaque contre la rédaction la semaine dernière, Alexeï Venediktov a dû batailler pour préserver la radio. Tout est parti d’un message sur Twitter, posté par un journaliste de la station, Alexandre Pliouschev: «La mort du fils d’Ivanov [le puissant patron de l’administration présidentielle], qui a écrasé une vieille dame et a porté plainte contre son beau-fils, est la preuve de l’existence d’une justice divine.» L’accident s’est déroulé en 2005, et le fils d’Ivanov avait à l’époque échappé à la justice russe en dépit de sa culpabilité évidente.

Bien qu’Alexandre Pliouschev se soit immédiatement excusé et ait effacé le message, la machine répressive s’est mise en marche. Le propriétaire des deux tiers du capital de la radio, Gazprom Media (le reste appartient aux journalistes), a exigé que le journaliste soit limogé sur le champ. Dressé sur ses ergots, Alexeï Venediktov s’y est opposé, arguant du fait que la charte de la radio lui réserve personnellement le droit de licencier ou non. Il défend Alexandre Pliouschev, qu’il considère comme l’un de ses meilleurs journalistes et note que la sanction exigée est sans rapport avec la faute. C’est alors que le patron de Gazprom Media, l’ancien ministre de l’Information, Mikhaïl Lesin, passe à la vitesse supérieure en demandant à Alexeï Venediktov de démissionner, convoquant parallèlement un conseil des directeurs visant à changer la politique rédactionnelle, ne cachant pas qu’il préférerait voir Echo de Moscou se transformer en radio musicale. Au passage, les intentions du Kremlin se sont dévoilées.

«L’attaque avait un caractère purement politique, car Gazprom Media n’a pas intérêt à détruire une radio rentable et possédant une aussi bonne réputation, estime Sergueï Buntman, rédacteur en chef adjoint d’Echo de Moscou. Pourtant, nous ne sommes pas une radio d’opposition. Nous donnons simplement la parole à tout le monde.» Andreï Malouine, vétéran du journalisme d’opposition, voit les choses différemment. «Venediktov rappelle souvent à ses auditeurs l’accusant de gaspiller trop d’antenne avec des thuriféraires de Poutine qu’il cherche à maintenir une objectivité. Mais en privé, il admet agir ainsi pour réduire les risques de voir les autorités fermer la radio.»

Au sein de la rédaction, on ne se fait pas d’illusion. «Nous sortons renforcés du conflit, mais uniquement parce que la détermination du Kremlin à briser la radio n’était pas tellement forte, juge Sergueï Buntman. Il y aura d’autres attaques. Seule la défense sur une base juridique a permis de sauver les meubles. C’était une attaque très dangereuse qui aurait pu conduire au démantèlement complet de la rédaction.»

Mais si Alexeï Venediktov se bat comme un diable pour préserver son pré carré moscovite, au-delà du périphérique, c’est une autre histoire. «Lorsque nous avons eu des problèmes avec les autorités à Ijevsk [dans l’Oural, 1000 km à l’est de Moscou], Venediktov nous a laissés tomber», se souvient Sofia Rusova, ancienne journaliste à l’antenne locale d’Echo de Moscou. «A l’époque, je recevais en permanence des instructions de l’administration locale du type: ne parlez pas de Khodorkovski, n’annoncez pas les manifestations de l’opposition, etc. Nous avons refusé et le pouvoir a fermé la station locale. Quand je suis allée à Moscou pour trouver un soutien, j’ai entendu Venediktov dire: «Votre station perd de l’argent, je ne peux rien faire pour vous.»

«Nous ne sommes pas une radio d’opposition. Nous donnons simplement la paroleà tout le monde»