Le scandale des écoutes téléphoniques de News of the World n’en finit plus de se répandre. Alors qu’un nouvel élément a été révélé ce vendredi par le Guardian (la mère d’une fillette violée et assassinée en 2000 avait été sur écoutes, à partir d’un téléphone que le journal lui avait offert), le séisme secoue tous les échelons de la société: après l’implosion du groupe de Rupert Murdoch, puis l’éclaboussement de la classe politique et de la police (jugées trop proches de Murdoch), c’est maintenant une bonne partie du reste de la presse tabloïd qui est touchée.

Le Daily Mirror en particulier, un tabloïd de gauche, est accusé des mêmes pratiques. Plusieurs anciens de ce journal le disaient déjà sous couvert d’anonymat. Désormais, l’un d’entre eux a accepté de témoigner publiquement: James Hipwell, qui y était en charge de l’économie jusqu’en 2000, affirme que les écoutes des messageries des téléphones portables étaient courantes: «C’était considéré comme quelque chose de pas très réglo, mais que beaucoup pratiquaient. Et après avoir écouté le téléphone portable de quelqu’un, les journalistes effaçaient les messages pour que les autres journaux ne puissent pas obtenir l’information.»

Concurrence effrénée

Etait-ce le seul autre journal? Pour Roy Greenslade, qui a travaillé au Sun dans les années 1980 et a été rédacteur en chef au Daily Mirror en 1990 et 1991, la réponse ne fait pas de doute. «Mon instinct me fait dire que c’est arrivé ailleurs. J’en suis presque certain, mais ce sera très difficile à prouver.» Désormais professeur à City University, et l’un des commentateurs les plus respectés sur les médias britanniques, il estime que la situation hyper-compétitive des médias britanniques poussait naturellement à cette dérive. «Même dans les années 1980, quand j’y étais, la concurrence était acharnée. A cela s’est ajouté un lent déclin des ventes, et les propriétaires des journaux poussaient de toutes leurs forces pour trouver des scoops.» Il précise que News of the World était le plus «désespéré de tous», ses ventes ayant été divisées par deux en trente ans, et Rupert Murdoch étant particulièrement agressif. «Il avait recruté à NotW des francs-tireurs qui n’auraient pas été embauchés ailleurs.»

Indiquant cependant que le NotW n’était sans doute pas le seul à utiliser les écoutes téléphoniques, de vieux propos viennent hanter Piers Morgan, rédacteur en chef du Daily Mirror de 1994 à 2004, et désormais intervieweur star sur CNN (il a remplacé Larry King). En 2009, à la BBC, il confiait: «Franchement, [ces pratiques] n’étaient pas très répandues et elles étaient réalisées par de tierces personnes [ndlr: des détectives privés], pas par les journalistes. Ce n’est pas pour les défendre, parce que bien sûr, on publiait le résultat de ces recherches. Je dis juste que beaucoup de gens pratiquaient cela.» Piers Morgan dément désormais catégoriquement avoir commandé ou été au courant d’écoutes téléphoniques. Le Daily Mirror a ouvert sa propre enquête interne sur le sujet.

Détectives privés

De plus, les pratiques ne se limitaient pas aux écoutes téléphoniques. Les tabloïds britanniques avaient recours régulièrement à des détectives privés, qui utilisaient n’importe quelles méthodes, pourvu qu’ils trouvent l’information souhaitée. L’un d’entre eux, Steve Whittamore – qui a depuis été condamné à 2 ans de prison avec sursis –, utilisait largement la corruption pour payer des sources à la police, au bureau d’enregistrement automobile et dans des compagnies téléphoniques. Lors de son arrestation, la police a trouvé des requêtes de 305 journalistes différents.

Ceux-ci travaillaient pour presque tous les journaux britanniques. Dans un rapport datant de 2006 (le scandale des écoutes a éclaté en 2005), le commissaire britannique à l’Information détaillait que le Daily Mail, tabloïd très à droite, avait été son client le plus actif, avec 952 demandes. Le NotW n’était que le cinquième client de la liste, avec 228 demandes! Il s’y trouvait des journaux non tabloïds, tels que The Observer, le journal dominical du groupe The Guardian (103 demandes), et le Sunday Times (quatre demandes). Bien sûr, faire appel à un détective privé ne signifie pas nécessairement lui demander d’agir illégalement.

Tout ceci est-il désormais fini? «Plus personne n’oserait pratiquer une écoute illégale, c’est certain», estime Roy Greenslade. Pourtant, la pression n’a jamais été aussi forte: la baisse de la vente des journaux s’est accélérée ces dernières années, et le scandale de NotW ne devrait guère arranger cette tendance.