«Ecrire sur la coke, c’est comme en prendre»

Mafia L’écrivain Roberto Saviano veut se venger du mal que lui a fait la mafia

Il emprunte au journaliste et au romancier

Roberto Saviano est passé par Lausanne hier, jeudi, à l’occasion du Forum des 100, parrainé par L’Hebdo. Une visite entourée comme à l’accoutumée de mesures de sécurité exceptionnelles. Après une conférence sur l’argent de la mafia, l’auteur de Gomorra (Gallimard, 2007), le livre qui l’a fait connaître et qui dépeint l’univers de la Camorra, et de Extra pure (Gallimard, 2014), une charge contre les narcotrafiquants, Roberto Saviano s’est rapidement éclipsé dans une salle protégée à l’écart des autres hôtes du forum. Quel contraste: en bas, organisateurs et invités s’affairaient devant un généreux buffet, pendant que lui patientait dans une pièce minuscule, avec des gardes à la fenêtre et à la porte. Car c’est désormais cela la vie de l’écrivain qui a reçu en 2012 le Prix «Giovanni Falcone pour la Justice». Exilé aux Etats-Unis, il vit sous haute garde et ne peut se mélanger aux foules.

Le Temps: Cette lutte que vous menez a-t-elle fait de vous un journaliste de guerre ou un combattant?

Roberto Saviano: Mon objectif n’est pas le même que celui du journaliste, je ne rapporte pas la news. Dans Gomorra, derrière le fonctionnement de la mafia, je raconte un territoire, la région de Naples ou je suis né. Je plonge dans une société, la mienne, gangrénée par la Camorra. Dans mon livre sur la cocaïne, ce qui m’intéresse, ce n’est pas la drogue et les dealers, mais l’argent que génère le trafic. Cependant, j’emprunte ses méthodes au reporter de guerre. Une même façon d’enquêter, de courir et de braver les dangers.

– Cette pression sur votre sécurité vous limite-t-elle?

– Non pas vraiment. Je doute parfois, faut-il raconter cela? Mais ce ne sont pas les menaces de représailles ou les risques que je prends en divulguant la vérité qui me freinent. Mais la peur que mes histoires extraordinaires le soient trop et semblent invraisemblables.

– Les policiers qui vous protègent vous limitent-ils dans vos investigations?

– Dans la région où j’ai grandi, les environs de Naples, les brigades anti-mafia n’étaient pas corrompues. Je les voyais au contraire comme des héros des temps modernes, désintéressés et prêts à tout pour défaire le monde du crime organisé. Depuis, j’en suis un peu revenu (il rit)… Néanmoins l’Italie ce n’est pas comme le Mexique ou la Bolivie, où la corruption règne jusque dans les forces de l’ordre.

– Pourtant, le pouvoir italien a entretenu des liens avec la mafia…

– Les politiciens indéniablement. J’ai eu des périodes difficiles à cause du gouvernement de Berlusconi qui m’accusait de tous les maux, y compris de faire le jeu des criminels. C’est désormais de notoriété publique que les mafieux gravitaient autour du président du Conseil Silvio Berlusconi. Nicola Cosentino, ancien sous-secrétaire à l’Economie, est derrière les barreaux pour ses liens avec la Camorra. Il était le bras de la mafia au sein du gouvernement.

– Vous êtes fasciné par ce monde du crime organisé…

– Non obsédé. Mais c’est normal. Quand on découvre ces histoires extraordinaires, impossible de ne pas vouloir en savoir davantage. Ma formation de philosophe m’a aidé pour construire un rempart afin de ne pas être envahi par cette réalité. Je parle d’invasion, car en côtoyant les mafieux, les narcotrafiquants, en comprenant leurs agissements, j’en suis presque venu à penser que ces réseaux occultes et leurs pratiques criminelles pouvaient expliquer la marche du monde.

– Vous êtes accro…

– Ecrire sur la cocaïne, c’est comme en faire usage. On devient dépendant.

– Après «Gomorra», êtes-vous revenu à la charge contre la mafia pour vous venger?

– Oui, tout à fait. Ce n’est pas une motivation très noble, mais j’ai transformé ce sentiment en une énergie plus positive. Je l’ai recyclé dans la création.

– Cette quête artistique vous rapproche-t-elle du romancier?

– J’ai cherché une forme adaptée à ce que je veux raconter. Je suis écartelé entre le journalisme, le documentaire et le roman. Du journaliste, je veux garder la rigueur: je n’invente rien et je ne trahis pas le réel. Mais, comme le romancier, je peux m’attarder sur les détails d’un vêtement ou de la déco d’un appartement.

– Les réseaux de passeurs et la traite des êtres humains sont-ils aussi aux mains des mafias?

– Oui même si, pour ce qui concerne les passeurs en Méditerranée, ce ne sont pas les mafias italiennes, mais nord-africaines qui sont à la manœuvre. On voit d’ailleurs dans le Maghreb que les mêmes réseaux sont utilisés pour le haschisch, la cocaïne et l’héroïne et pour la traite des êtres humains. Ce qui me choque, c’est l’augmentation vertigineuse du nombre de clandestins qui tentent de traverser la mer pour gagner l’Europe. C’est un énorme business, en pleine expansion, car il n’y a pas que des pauvres parmi les migrants. Certains paient, comme les Algériens par exemple.