La France peut-elle en finir avec ses dérapages budgétaires constants? La nouvelle réforme annoncée – et présentée en conseil des ministres – du code du travail peut-elle enfin redonner de l’oxygène sur le front de l’emploi, dans un pays qui compte plus de trois millions de chômeurs, soit plus de 10% de la population active? Le projet d’un taux d’imposition fixe de 30% sur les revenus du capital, promis par Emmanuel Macron durant la campagne présidentielle, verra-t-il le jour?

Lors de son discours de politique générale devant les députés ce mardi à partir de 15h, Edouard Philippe devra prouver qu’il peut être le mécanicien en chef du redressement économique de la France. Le premier ministre, issu de la droite, n’a pas d’autre feuille de route. Le président, lui, a jalonné tous les autres terrains – réforme des institutions, lutte contre le terrorisme, engagement européen, moralisation de la vie politique – lors de son intervention lundi à Versailles devant l’Assemblée nationale et le Sénat réunis en Congrès. Ironie du calendrier: le locataire de l'Elysée sera au moment même de la déclaration de politique générale de son premier ministre...en plongée avec l'équipage du sous-marin nucléaire Le Terrible, au large de Brest. 

Lire: A Versailles, Emmanuel Macron dissèque les maux de la France

Pour ce rôle, Edouard Philippe, 46 ans (sept ans de plus que le chef de l’Etat), a deux avantages. Le premier est qu’il dispose à l’Assemblée d’une très confortable majorité de députés La République en marche (308 sur 577) dont le vote de confiance est acquis à l’issue de cette journée. Le second est la détermination présidentielle à établir un axe fort avec l’Allemagne, qui exige de la part de la France une exemplarité budgétaire.

Le diagnostic a été établi la semaine dernière par la Cour des comptes: le déficit budgétaire français excédera largement cette année les 2,8% du PIB initialement prévus, pour atteindre 3,2% – voire plus – en raison d’une augmentation continue des dépenses publiques sous le quinquennat précédent. Le chef du gouvernement va donc devoir entrer dans le «dur»: fixer un calendrier, des objectifs, et des priorités. Une mission d’autant plus délicate qu’il vient de la droite, dont la majeure partie des 136 députés siègent aujourd’hui dans l’opposition, et que l’éventuel échec de la concertation sociale annoncée avec les syndicats (la première réunion aura lieu ce mercredi) pourrait conduire la France dans un nouveau cycle de grèves et de blocages à la rentrée.

Trois axes principaux

Sur les chiffres, le tandem Macron-Philippe n’a pas, pour l’heure, pris d’engagements fermes. Mais l’on connaît les priorités évoquées pendant la campagne, et répétées depuis la nomination le 15 mai de l’ancien maire du Havre comme premier ministre. Premier axe: doter la France d’un environnement fiscal qui favorise l’emploi, l’investissement et le pouvoir d’achat, ce qui suppose une baisse nette des charges… Et par conséquent des rentrées de cotisations et d’impôts dans les caisses de l’Etat.

Deuxième axe: la stabilité fiscale «à l’horizon du quinquennat», afin de faciliter l’investissement. Troisième axe, le plus contesté: une hausse de la contribution sociale généralisée payée sur tous les revenus, pour compenser les exonérations à venir. Avec un écueil dont Emmanuel Macron, qui accompagna le quinquennat Hollande comme conseiller, puis ministre, mesure l’importance: ne pas apparaître d’emblée comme un gouvernement dont le seul objectif serait l’austérité et la rigueur.

Quelle posture pour Edouard Philippe?

L’autre front de ce mardi sera, à travers ce discours, la relation entre les deux premiers personnages de l’Etat qui, dès le vote de confiance des députés, auront les pleins pouvoirs pour «transformer» la France. Lundi, Emmanuel Macron a prononcé un long discours très intellectuel, dans lequel il s’est fait l’avocat d’une nouvelle conception de l’action politique, plus constructive et moins marquée par le «cynisme» (lire le commentaire ci-dessous).

Quelle sera la marque d’Edouard Philippe, dont le sort dépend entièrement de ce président qui peut, à sa guise, le limoger? La chorégraphie verbale, entre ces deux hommes, sera essentielle. Avant d’ouvrir sa boîte à outils législative et d’en extraire les premières ordonnances – les députés devront bientôt voter une loi d’habilitation permettant d’adopter les prochains textes sans débat – pour réformer à l’automne le code du travail, le premier ministre doit donner le mode d’emploi et la liste des réparations urgentes pour faire redémarrer le moteur «France».


Commentaire

La méthode Macron-Coué

Le président français répète depuis des mois que la France doit se transformer. Il l’a de nouveau fait devant le parlement. Persuadé que la pédagogie est sa meilleure arme.
Il faut se souvenir des premiers discours publics d’Emmanuel Macron pour comprendre que l’homme n’a pas changé. Pour les journalistes amateurs de phrases couperets, le discours du Congrès de Versailles a pu, comme tant d’autres, apparaître décevant. Toujours ce même goût des phrases longues, ponctuées de références littéraires et d’odes au courage, à la justice, à la morale face au «cynisme» ambiant. Toujours ce même penchant (assumé) pour la pensée complexe, articulé sur un ton presque monocorde, qui déclenche peu d’applaudissements.

N’empêche: c’est ce candidat-là qui a été élu le 7 mai. Et c’est, hier, ce président-là qui a donné devant le parlement – ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait fait avant lui – le tempo de cette République qu’il veut non seulement réorienter, mais repenser et redéfinir.

Juger Emmanuel Macron exige de comprendre sa méthode. Bonaparte dans l’assaut de la citadelle élyséenne, le chef de l’Etat français croit dur comme fer aux vertus de la pédagogie pour changer ce pays dont il a mis les élites politiques à genoux. Président-professeur, toute sa démarche consiste à faire, depuis le début, rimer son projet avec sa personne pour générer ce «capital confiance» qui permettra au gouvernement d’avancer. En n’oubliant jamais de flatter l’orgueil de ses concitoyens.

Nicolas Sarkozy voulait bousculer le pays. François Hollande cherchait à négocier. A 39 ans, jamais élu auparavant, Emmanuel Macron veut, lui, impressionner, séduire et avancer à la fois. Sa méthode est un peu celle du pharmacien Coué: répéter pour lever les doutes. Les amateurs de confrontations sont déçus. Mais ils oublient au passage un argument de taille: vu son itinéraire et sa jeunesse, son ambition apparaît forcément différente. Donc beaucoup plus crédible.