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Le premier ministre français Edouard Philippe.
© ERIC FEFERBERG/AFP PHOTO

portrait

Edouard Philippe, sur le ring

Le premier ministre français risque, avec la réforme de la SNCF, de finir socialement fracassé comme son mentor, Alain Juppé. Mais, pour l'ex-maire du Havre, arrivé en Macronie en provenance de la droite et du «vieux monde» politique, le pouvoir est un combat qui se gagne par K-O

D’autres auraient retardé l’échéance et multiplié les consultations. Sur le dossier explosif de la réforme de la SNCF, Edouard Philippe a, lui, accepté sans rechigner l’option inverse proposée par Emmanuel Macron. Des annonces rapides dans la foulée d’un audit de l’entreprise publique. Un calendrier serré. Et, telles les cordes des rings sur lesquels il pratique depuis des années la boxe anglaise, le choix des ordonnances législatives pour bien délimiter le débat parlementaire à venir. Une offensive politique taillée comme les costumes serrés de style britannique qu’il affectionne: pour serrer l’objectif au plus près et éviter que la négociation ne se transforme en un incontrôlable pugilat social.

Lire aussi: Cheminots français: la nouvelle bataille du rail

Témoin d'un naufrage politique spectaculaire

L’homme qui occupe l’hôtel Matignon depuis le 15 mai 2017 a, bien sûr, soupesé les enjeux. A ses conseillers – heureusement pour les journalistes plus bavards et accueillants que ceux de l’Elysée –, le premier ministre a demandé de «refaire le film» des événements qui, voici 23 ans, crucifièrent son mentor. Hiver 1995. Edouard Philippe vient d’entrer à l’Ecole nationale d’administration (ENA) lorsque la bronca syndicale, et la paralysie généralisée des transports publics, balaie Alain Juppé et son projet de réforme des retraites.

L’étudiant brillant, qui allie la prudence de sa Normandie natale au goût du compromis découvert en Allemagne lors de sa scolarité (son père dirigeait le Lycée français de Bonn), assiste au naufrage politique spectaculaire du quinquennat Chirac à peine entamé. Leçon retenue pour ce juriste et boxeur réputé «réglo», qui connaît par cœur les tirades de Cyrano de Bergerac: le principal danger, en politique, est l’enlisement.

Fidélité et second degré

S’il fallait un fil rouge pour comprendre l’intéressé, la fidélité conviendrait aussi. Toujours tiré à quatre épingles, la formule assassine emballée dans un humour très second degré, Edouard Philippe a dérivé mais n’a pas trahi. Avoir autrefois soutenu Rocard, ce social-démocrate protestant dans lequel sa génération voyait l’inverse du cynisme de François Mitterrand, lui a inculqué ce goût de la complexité et ce besoin récurrent de synthèse. Avoir accompagné Juppé – dont il fut tour à tour le favori, le subordonné au sein de l’UMP puis le bras droit lors de la campagne présidentielle – lui a tanné le cuir, tant le maire de Bordeaux est haï par une partie de la droite hexagonale. Avoir succédé au maire du Havre Antoine Rufenacht, chiraquien rompu aux combines du «vieux» monde politique, lui a inculqué le savoir-faire des coulisses, et le goût des électeurs. «C’est un politicien hybride alors que Macron est un OVNI, juge un magistrat qui continue de le côtoyer. Ce type est une sorte de joueur d’échecs avec ses gants de boxe. Il avance ses pions comme il lâche ses coups sur le ring: sec, rapide.»

Pas étonnant, dès lors, que le président français l’ait contacté avant même son élection au second tour, le 7 mai 2017. Emmanuel Macron sait alors que son putsch démocratique est réussi. Mais il ne connaît rien d'autre de la machine à gouverner que sa tour de contrôle parisienne. Il lui faut un élu. Et, si possible, un homme capable de fracturer l’électorat de droite comme il a atomisé la gauche. Bingo! Edouard Philippe a œuvré dans les soutes du parti dont Nicolas Sarkozy avait fait son navire amiral. L’homme a aussi, dans l’ancien port communiste du Havre, appris à parler aux «vraies» gens. Mieux: celui qu’il nomme rapidement premier ministre est, comme lui, amoureux des livres, et convaincu que la France a besoin de s’identifier à des dirigeants plus jeunes, mondialisés et efficaces.

Presque un an à la tête du gouvernement sans couac majeur, sauf l’affrètement pour 300 000 euros d’un avion privé pour revenir de Nouvelle-Calédonie 

Le partage des rôles est, entre eux, vite dessiné. Au chef de l’Etat jupitérien le soin de philosopher sur le monde et la transformation de la France. A son chef du gouvernement, auteur de plusieurs romans coécrits avec son ami et conseiller Gilles Boyer, la conduite du paquebot et le soin d’éviter les récifs, ou de les pulvériser. Mission dure pour dirigeant présumé «cool»: «Il y avait sans doute quelque chose de puéril à montrer combien j’étais décontracté», répète le héros de Dans l’ombre (Ed. Lattès), le dernier roman politique du duo. On connaît la suite: presque un an à la tête du gouvernement sans couac majeur, sauf l’affrètement pour 300 000 euros d’un avion privé pour revenir de Nouvelle-Calédonie. Cette décontraction-là a coûté cher au contribuable…

«Conservateur transgressif»

La vérité est qu’un abîme sépare Edouard Philippe de celui qui l’a nommé. Le premier sait qu’il a du talent, mais se tenait prêt à attendre longtemps avant de l’exercer, au point d’aller œuvrer un temps comme lobbyiste chez le géant nucléaire Areva (2007-2010). Le second est un banquier amateur de «coups» et impatient, que le goût du pouvoir solitaire pourrait bien rendre autiste au fil de son mandat. Ambition aiguisée, mais volonté de vivre et de jouir pour le Normand, dont les parents professeurs votaient à gauche, et dont le côté macho habite ses fictions, truffées de femmes-objets. Turbo technocratique et intellectuel pour le président quadragénaire originaire de Picardie, élevé par sa grand-mère directrice de collège, et couvé par son épouse de 20 ans plus âgée.

«Edouard Philippe est un conservateur transgressif comme put l’être autrefois un Chaban-Delmas. Emmanuel Macron est un libéral disruptif comme rêvait de l’être Giscard», juge un éditeur familier des deux. Le premier rata, en 1974, la marche de l’Elysée. Le second en partit humilié en 1981. Aux rugueux syndicalistes de la SNCF, dinosaures de l’immuable lutte des classes tricolore, d’écrire les prochaines pages de ce roman si français.


Profil

Novembre 1970 Naissance à Rouen.

1994 Etudiant à Sciences Po Paris, milite pour le socialiste Michel Rocard.

1997 Diplômé de l’ENA, intègre le Conseil d’Etat.

2002 Nommé par Alain Juppé directeur général de l’UMP.

Octobre 2010 Elu maire du Havre après la démission du chiraquien Antoine Rufenacht.

2016 Pilier de la campagne présidentielle d’Alain Juppé. Echec à la primaire de la droite.

15 mai 2017 Nommé premier ministre par le nouveau président, Emmanuel Macron.

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