La logistique, l'approvisionnement, l'état du front sanitaire, la santé des «soignants-combattants»....La longue intervention d'Edouard Philippe, samedi 28 mars, s'apparentait à celle d'un chef d'état-major, aux côtés du ministre de la Santé chargé, lui, de l'offensive en cours, et de spécialistes présentés presque comme les généraux de la guerre contre le Covid- 19.

Cette comparaison militaire n'est pas exagérée, d'autant qu'est tombée ce dimanche la nouvelle du décès d'une personnalité politique de premier plan: le président du conseil départemental  des Hauts-de-Seine Patrick Devedjan. Ce vocabulaire militaire, donc, est la conséquence logique du «Nous sommes en guerre» lancé par Emmanuel Macron le 16 mars, contre cet «ennemi invisible» qu'est le virus qui déferle depuis la fin décembre sur la planète. Chef d'état-major donc, à la rescousse d'un pouvoir exécutif mis en cause, depuis l'organisation controversée du premier tour des élections municipales le 15 mars, pour ses consignes contradictoires et l'état problématique de sa ligne de défense, vu le manque de masques et de respirateurs artificiels. 

Peu de moyens, peu d'annonces

Du côté sanitaire, le premier ministre français, âgé de 49 ans, n'a pas annoncé de contre-offensive. Et pour cause: faute de moyens, la France, comme la plupart des pays européens, est aujourd'hui contrainte de tout miser sur la défense, via le confinement le plus strict possible de sa population et des commandes urgentes d'équipements de protection. Résultat: l'annonce d'une commande record d'un milliard de masques, et la promesse de pouvoir, fin avril, opérer 50 000 tests de dépistage par jour en France. Autre annonce: le passage – via la réorganisation des services dans les hôpitaux, les évacuations sanitaires des patients dans les régions les moins touchées et l'apport de l'armée – à 15 000 lits de réanimation disponibles contre 5000 en temps normal.

A lire aussinotre suivi en direct des nouvelles sur le front du Covid-19, ce dimanche 29 mars

Pas d'annonces surprise donc: la France est bel et bien assiégée, et l'issue du combat dépend du maillon le plus fragile en temps de guerre, l'approvisionnement... par la Chine avec laquelle un «pont aérien» est promis, misant sur des avions-cargos français mais aussi russes, comme lors des pires crises humanitaires dans le monde. Le message d'Edouard Philippe, qui a insisté sur la difficulté attendue des deux semaines à venir, était simple: il faut tenir, en espérant que l'épidémie ne réserve pas d'autres mauvaises surprises, comme la propagation dans les régions pour l'heure préservées (Aquitaine, Bretagne, Centre...). Il n'y a pas d'autres solutions à ce stade.

Du côté politique, la leçon à tirer de cet exercice pédagogique de plus d'une heure – sous forme d'une conférence de presse retransmise en direct avec ...un seul journaliste de l'Agence France Presse dans la salle, pour cause de confinement – est en revanche plus contrastée. Car en s'affirmant comme un chef d'état-major clair, pédagogue, humble lorsqu'il le faut mais déterminé, le premier ministre français a confirmé ce que beaucoup d'observateurs ressentent en France: sa capacité à tenir ferme ces rênes de l'Etat qui semblent parfois échapper à Emmanuel Macron. Le président français, qui peut à tout moment révoquer son chef du gouvernement, s'est jusque-là toujours félicité de sa collaboration avec celui qu'il a recruté après son élection de mai 2017, au sein de la droite, parmi l'équipe d'Alain Juppé. Reste une réalité: la difficulté récurrente du chef de l'Etat français à enfiler le costume du père de la nation qu'il entend mobiliser dans la guerre contre cet ennemi commun qu'est le Covid-19. L'image le montrant mercredi 25 mars à Mulhouse, avec un masque sur le visage alors que le gouvernement explique depuis le début de la crise que le port de celui-ci n'est pas indispensable a de ce point de vue fait mal. Idem pour les approximations à répétition de la porte parole emblématique de la Macronie, la ministre Sibeth Ndiaye, trop volubile, trop réactive, trop peu martiale pour un pays en état d'urgence sanitaire.

Une leçon d'efficacité

La suite des événements dira bien sûr ce qu'il adviendra du tandem Macron-Philippe tant, en France, le président reste protégé par une Constitution taillée sur mesure pour lui conférer le maximum de pouvoirs. Mais en s'installant sur les écrans samedi, le trio premier ministre-ministre de la Santé-experts médicaux a enfin donné, malgré toutes les difficultés et les bévues commises auparavant, l'impression d'une administration française en état de marche. Bien joué. Utile en temps de crise. Déterminant pour affronter, demain, les inévitables accusations sur les erreurs ou mauvaises appréciations survenues en janvier-février

A Emmanuel Macron, maintenant, de prouver de son côté qu'il garde la confiance de la population et des soignants qui, après la crise de l'hôpital de 2018 -2019 liée aux coupes budgétaires à répétition et après le départ mi février du gouvernement de l'ex ministre de la Santé Agnès Buzyn (perçue comme l'une de ses protégées), doutent en format XXL. Le «plan massif» annoncé à Mulhouse mercredi pour les hôpitaux, la mobilisation de l'armée et bien sûr la déferlante de milliards d'euros annoncés sur le plan économique pour les travailleurs et les entreprises vont jouer un rôle crucial. Mais il y avait, dans la prestation d'Edouard Philippe samedi, une forme de leçon pour le locataire de l'Elysée: parler moins, être précis, apparaitre flanqué des experts médicaux pour crédibiliser le discours, fixer un agenda et un calendrier sans rien nier des risques d'échecs... Emmanuel Macron peut, aujourd'hui, se féliciter de ce moment pédagogique réussi. Il ferait bien, aussi, de s'en inspirer.