– Darius Rochebin: Qu’est-ce qui est humainement le plus dur pour vous? Vous êtes en exil, vous subissez une pression incroyable?Edward Snowden: J’ai payé le prix fort. Je ne peux pas voir ma famille aussi souvent que je le pouvais. Je ne peux pas voir mes amis, mes collaborateurs, mes collègues. Je ne peux plus faire le travail où je pensais pouvoir amener quelque chose. Et je ne peux plus voir mon chez moi. Mais je n’ai pas le sentiment d’avoir échoué. Je ne me sens pas déprimé. Je me sens plein d’énergie et encouragé. Et je me réjouis de me réveiller tous les matins! Parce que, malgré ce que j’ai perdu, j’ai la possibilité de faire ma part. En me réveillant tous les matins, je sais que, gagnant ou perdant, j’ai essayé de changer les choses. Et jusqu’à un certain point je pense que je l’ai fait.

– D. R: Dans la cérémonie des Oscars, il y a ce moment extraordinaire à votre sujet, quand on fait le jeu de mot entre raison et trahison. Est-ce vrai que ça vous a fait rire?

– E. S: Oui, c’est vrai. La majorité des gens qui ont vu ça ont eu le sentiment que c’était quelque chose d’outrageant et une insulte impardonnable. Mais, pour ma part, je pense que nous devons garder le sens de l’humour. Personne n’est au-delà de la critique. Certains disent, vous le savez: «Vous êtes un traître»… Ils disent que c’est de la trahison.… Moi je réponds: c’est ok! Mon pays est né d’un acte de trahison! À l’origine, nous étions une colonie de la Grande Bretagne. Et s’il n’y avait pas eu des gens pour se mettre debout et pour transgresser la loi, mon pays et ses valeurs n’existeraient pas. Il y a une citation célèbre disant: si c’est de la trahison, alors il faut en profiter un maximum! Je crois que c’est tout ce qu’il y a à dire…

– D. R: Quel était votre rêve? Quand vous êtes entré à la CIA, vous saviez que vous n’entriez pas au service d’une chorale. Vous aviez un rêve qui a été déçu visiblement… C’était quoi?

– E. S: Le concept du renseignement n’est pas comme il est décrit dans les films. Cela ne devrait jamais être comme ces divertissements à la James Bond, où on entre par effraction dans des bâtiments, on tue des gens, on brûle des bâtiments, des bases militaires et autres. En réalité, il s’agit de protéger les sociétés, les civilisations et des collectivités… Et cela non pas par des actes criminels. Mais plutôt en trouvant la vérité. En étant prêt à exprimer cette vérité aux personnages les plus puissants de votre gouvernement, pour être sûr que leur politique soit en ligne avec les faits. La plus grande tragédie de la période qui vient après le 11 septembre, après les attaques terroristes contre mon pays, c’est que les politiques de notre gouvernement ont divorcé des faits. On a commencé une guerre sur la base de fausses informations, dont les plus hauts personnages dans un gouvernement savaient qu’elles étaient fausses!

– D. R: Quelle est votre situation actuellement? Les Etats-Unis ont annulé votre passeport, c’est bien ça?

– E. S: Oui. J’étais en route pour l’Amérique latine pour demander l’asile en Equateur. Mais, hélas, dès que j’ai quitté Hongkong, les États Unis l’ont appris et ils ont annulé mon passeport, ce qui m’a bloqué sur place, en Russie… Je n’ai jamais choisi d’être en Russie. J’y ai été forcé. Et pendant que j’étais à l’aéroport en Russie j’ai demandé l’asile à 21 pays dans le monde, la majorité étant à l’Ouest et au centre de l’Europe. Malheureusement, aucun pays européen n’a donné son accord pour m’offrir l’asile. Donc Je reste ici.

– D. R: Quel autre sanctuaire est possible? Vous ne pouvez pas rester indéfiniment en Russie.

– E. S: Il semble assez probable – on parle en termes pratiques – que mon gouvernement ne me laissera jamais quitter la Russie. Les États Unis ne veulent certainement pas me voir voyager. Mais il est possible, à n’importe quel moment, qu’un gouvernement européen ne soit plus d’accord avec cette politique de mise en exil. J’aimerais beaucoup retourner dans un endroit comme la Suisse! Certains de mes meilleurs souvenirs sont à Genève.

D. R: Certains en Suisses aimeraient vous faire venir comme réfugié politique. Sérieusement, est-ce que ce serait intéressant pour vous?

– E. S: Je crois que la Suisse serait une excellente option politique. De par sa neutralité historique et du fait de son rôle dans le passé. Cela permettait à la Suisse d’affirmer, de manière polie, que la neutralité est importante. Que le droit est important, que les lois sont importantes et que la liberté est importante! En même temps, elle ne pourrait pas être accusée d’entreprendre des activités anti américaines, comme d’autres gouvernements peuvent être accusés de le faire. Je pense que ce serait quelque chose d’acceptable pour les États-Unis, en dépit de ce qu’ils clameraient publiquement. Mais, à la fin, ce n’est pas une question pour moi et le gouvernement américain ou qui que ce soit d’autre. C’est une discussion entre les citoyens suisses, leurs politiciens et le Conseil fédéral.

– D. R: Est-ce qu’une autre vie est possible après tout ça?

– E. S: J’espère! A vous de me le dire! Pour le moment, je suis très fortement investi dans le projet d’aller de l’avant dans la communauté technologique, avec des collègues actifs dans la recherche sur l’informatique et sur l’anonymat. Il s’agit de trouver des méthodes pour protéger nos communications tout autour du monde. Si on y réfléchit, en termes de lois, c’est assez difficile. Vous pouvez faire passer les meilleures lois pour protéger la sphère privée que l’histoire ait jamais vu… En Suisse, en Allemagne ou en France… Mais dès que vos communications passent la frontière électroniquement, elles sont soumises à des lois différentes. Et ces changements de loi seront exploités.

Le terme que j’utilise pour décrire ce procédé est l’arbitrage juridique. Mais peu importe, le résultat de tout ça est que les lois ne peuvent protéger nos communications, nos vies privées qu’à l’intérieur des frontières de notre propre pays. Si nous voulons protéger les droits de l’homme des personnes au-delà, défendre les droits de l’homme en Chine, en Afrique, en Irak, en Corée du Nord, en Amérique latine, et même aux États-Unis, cela peut être fait uniquement au niveau des systèmes que tous les pays du monde emploient. C’est là-dessus que je me concentre, et ce sera la deuxième phase de ma démarche.

– D. R: Qu’est-ce qui vous manque dans la vie quotidienne aujourd’hui?

– E. S: Vous savez, il y a cette atmosphère très particulière à Genève, qui est très différente de beaucoup de villes de par le monde. En ce sens qu’on rencontre tant de Gens qui ont des valeurs si opposées, une telle diversité, mais qui trouvent tous des moyens de mettre cela de côté, de cohabiter, de vivre ensemble, et de créer une société vibrante et mélangée. Quand vous marchez au bord du lac, aux Fêtes de Genève par exemple, en regardant les feux d’artifice, vous regardez à gauche, à droite: les gens parlent des langues différentes, leur peau est de couleur différente mais vous pouvez sentir qu’on fait tous partie du même monde et de la même humanité. C’est quelque chose de très beau et ça me manque beaucoup.