Grèce

Egine, le paradis perdu des révolutionnaires de Syriza

L’île a longtemps été le lieu de villégiature préféré de la gauche radicale. Mais Alexis Tsipras et Cie ne s’y montrent plus guère depuis qu’ils ont ployé devant Bruxelles. L’écrivain Alexandre Kollatos a pris le parti d’en rire

Alexandre Kollatos, comédien et auteur franco-grec, prononce sur l’île d’Egine quelques mots à l’issue de la représentation de sa dernière satire, «Yanis et Alexis»: «Déçu par ce couple politique que j’avais pourtant soutenu et pour lequel j’avais voté, j’ai écrit ce texte pour faire rire.» Les deux principaux personnages de la pièce sont Yanis Varoufakis, ministre grec des Finances, et Alexis Tsipras, premier ministre. Au premier semestre 2015, le duo avait tenu en haleine toute l’Europe, tentant de mettre un terme aux politiques d’austérité imposées au pays depuis 2010 et de les remplacer par des solutions alternatives. Les négociations avec les créanciers du pays dureront six mois, avant de se solder, face à l’intransigeance de leurs interlocuteurs, par des résultats décevants: la signature d’un nouvel accord avec l’Union Européenne, la BCE et le FMI, qui impose à la Grèce de nouvelles mesures d’austérité, et la démission de Yanis Varoufakis. Cette période sert de trame à Alexandre Kollatos. L’auteur transforme le duo aux manettes du pays en un couple passionné, qui se débat à Bruxelles et rompt au bout de six mois.

La satire séduit. Ce 13 août au soir, la centaine de chaises déposées devant la scène en plein air n’ont pas suffi pour accueillir le public: il a fallu en réquisitionner dans la maison voisine. Un tel engouement n’est pas un hasard. Syriza est en chute libre dans les sondages et la déception gagne la population.

Un ultime espoir

Ainsi, dans toutes les enquêtes d’opinion, le parti du premier ministre oscille désormais entre 16 et 17% d’intention de vote, loin derrière son rival de droite, Nouvelle Démocratie (ND), qui caracole à 23,5% et plus. En janvier 2015, Syriza avait recueilli 36,34% des suffrages et frôlé la majorité absolue au parlement. Depuis, il y a eu l’accord avec l’UE et son flot de mesures impopulaires, une 13ème coupe dans les retraites en 5 ans, des hausses de taxes, etc. Alexandre Kollatos a «voulu montrer le ridicule des négociations et le manque de sérieux d’Alexis et Yanis». Et d’expliquer: «Nous les Grecs, nous les avions considérés comme un ultime espoir d’une solution pour le pays.»

Le choix du lieu a recelé une pointe d’humour supplémentaire. Quand Syriza est arrivé à la tête du gouvernement, en janvier 2015, les commentateurs ont évoqué «la bande d’Egine». A une heure d’Athènes, cette île avait des allures d’annexe du conseil des ministres. Nombre de membres du gouvernement et de députés y ont une résidence secondaire. Ils y viennent régulièrement en villégiature, comme le professeur de sociologie Konstandinos Tsoukalas, ou l’actuel ministre de l’Enseignement, Kostas Gavroglou. Surtout, c’est sur ce caillou du golfe Saronique que se sont rencontrés Yanis Varoufakis et Alexis Tsipras.

L’affaire remonte à 2012. Le Pasok, parti social-démocrate grec qu’avait conseillé Yanis Varoufakis, est alors en chute libre. Lors des élections qui ont lieu cette année-là, Syriza, le parti de la gauche radicale, effectue une percée avec Alexis Tsipras à sa tête. Un Alexis Tsipras qui fréquente régulièrement l’île d’Egine depuis qu’Alekos Flambouraris, ancien membre du parti communiste et personnalité influente de la formation, y a emmené le jeune dirigeant. «Depuis qu’il a 17 ans, il est comme mon fils, confie le père spirituel de Tsipras, habitué d’Egine de longue date. C’est comme s’il était originaire de l’île.»

Des promesses trahies

«Un hasard professionnel m’a amené ici en 1979. Ingénieur en bâtiment, j’y ai construit la maison d’un camarade, qui a depuis rejoint un autre parti, précise le septuagénaire devenu ministre (sans porte-feuille). Egine, de fait, avait de quoi lui plaire. C’est là qu’a été battue la première monnaie grecque dans l’Antiquité, là que le 26 janvier 1828, trois ans avant d’être assassiné, Ioannis Kapodistrias avait formé le premier gouvernement de la Grèce indépendante, avec Egine pour éphémère capitale. «C’est une île d’artistes et d’intellectuels proche d’Athènes», souligne Alekos Flambouraris. Pas une île de gauche, mais une île où une part de la gauche grecque prend ses quartiers d’été depuis 30 ans. Les habitués se souviennent même que «tous les 28 juillet, Alexis Tsipras venait fêter son anniversaire ici, chez Flambouraris.» Cette année cependant, personne ne l’a vu.

«Avant, toutes ces personnalités déambulaient sur le port, nous pouvions parler avec eux. Maintenant, ils restent dans leurs propriétés, ils ne veulent pas affronter les critiques», se plaint une habitante. «Ils n’ont pas respecté leurs promesses», tempête un certain Simos.

Attablé à une terrasse de café, sous l’oeil vigilant de deux garde-du-corps, Alekos Flambouraris justifie la politique du gouvernement: «Le chômage est passé de plus de 27% à 21,3%. Nous essayons d’améliorer la situation, notamment celle des plus défavorisés. Si Nouvelle Démocratie était encore au pouvoir, les choses seraient pires. Le chômage s’élèverait à plus de 30%.» Quelques mètres plus loin, Thanassis, serveur au café Nisos, affirme que la population s’appauvrit. «Il aurait fallu changer beaucoup de choses dans le pays, comme les relations clientélistes mais le gouvernement n’a pas su motiver la population», analyse-t-il avant de lâcher: «La politique n’est plus que du marketing. Varoufakis est parti quand il le fallait.» L’ancien ministre des Finances se promène souvent à Egine. Sans encombre. Comme si, dans cette saga grecque, il avait fini par avoir le beau rôle.

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