– Le Temps: Vous avez rencontré des représentants du DFAE le 15 août, Sur quoi ont porté vos échanges?

– Saher Hamza: Ils ont exprimé leurs inquiétudes sur la situation actuelle en Egypte. Je leur ai expliqué ce qui s’est passé et nos plans pour le futur.

Que s’est-il passé exactement le 14 août?

– Les sit-in duraient depuis six semaines, pendant lesquelles nous avons tenté de trouver une solution politique. Il y a eu l’intervention de médiateurs étrangers, qui ont cherché à déterminer si la destitution du président Mohamed Morsi était un coup d’Etat ou non…

– Etait-ce un coup?

– Non. Dans un coup, on voit les militaires saisir le pouvoir, mais cela ne s’est pas passé ainsi.

– Pourtant désormais l’armée est au pouvoir…

– Les Egyptiens sont descendus pour demander le soutien et la protection de l’armée. Après avoir observé les faits, la plupart de ceux qui sont venus au Caire ont compris que la situation actuelle résulte de la volonté populaire.

– Les Egyptiens ont-ils demandé à l’armée de tirer sur la population?

– Quand ils ont élu un président, les Egyptiens considéraient qu’il devait être le représentant de tous: chrétiens, musulmans, libéraux. Les Frères musulmans ont monopolisé les débats et attaqué leurs opposants. Mohamed Morsi n’a parlé qu’à ses partisans. La population était désespérée.

– Quel est le lien avec les violences du 14 août?

– Les représentants de l’islam politique ont tenté d’imposer leurs vues sur les autres et pensaient qu’ils avaient le droit de le faire aussi longtemps qu’ils étaient majoritaires. C’est ce qui a conduit à la violence.

– On parle de la violence des forces armées. Depuis le 14 août, il y a eu mille morts dans les heurts, essentiellement des Frères musulmans. Comment l’expliquez-vous?

– La dispersion des sit-in a fait 43 morts parmi les policiers et 159 dans les rangs des protestataires. Vous supposez que ce sont des manifestants pacifiques, mais il y avait des éléments armés. Les 43 policiers ne sont pas morts d’une crise cardiaque, on leur a tiré dessus.

– Des témoignages font état d’impacts de balles à la tête et au cœur sur les manifestants, ce qui signifie que les tirs étaient destinés à tuer…

– Personne n’a intérêt à tuer qui que ce soit. Mais quand vous avez affaire à des groupes terroristes, vous devez répondre avec la même force.

– Entre policiers et manifestants, les moyens étaient inégaux.

– Je ne justifie pas la tuerie, je dis que c’était une réponse à la violence des manifestants. Dans les sit-in il y avait entre 25 000 et 50 000 personnes. Chaque policier possède une arme qui peut tirer 66 balles. Si la police avait vraiment été violente, les victimes auraient été beaucoup plus nombreuses. La police a tiré contre les éléments qui portaient les armes et utilisaient les manifestants pacifiques comme bouclier humain.

– Les Frères musulmans sont-ils des terroristes?

– Ce n’est pas ce que je dis. Ceux qui ont utilisé des armes sont des criminels. Je parle de ceux qui brûlent des églises, prennent d’assaut les commissariats et assassinent soldats de l’armée. La situation a changé. D’un désaccord politique, nous sommes passés à un conflit armé. Nous sommes dans une guerre contre le terrorisme.

– L’Egypte est-elle en état guerre civile?

– Non, nous sommes en guerre contre des radicaux, comme dans les années 80 après l’assassinat du président Sadate.

– Qui sont les terroristes?

– Je ne peux pas les nommer.

– En attisant la colère contre les Frères musulmans, le gouvernement n’est-il pas en train d’instaurer un climat de terreur?

– Ne me dites pas que le gouvernement crée un climat de terreur. Ce sont les germes dormants dans la société qui, quand ils ont perdu le pouvoir, ont essayé de revenir pour le récupérer.

– Les autorités ont fait de la dispersion des sit-in une priorité. Pourtant l’économie va mal et les événements n’ont fait qu’empirer la situation…

– Cette décision était la plus dure qu’un gouvernement puisse prendre. Nous sommes désolés pour les vies perdues. Mais nous étions dans une impasse, et c’était le dernier recourt. Nous devions agir contre des éléments violents et hors la loi.

– Les responsables des crimes que vous évoquez n’ont pas été conduits devant la justice, ils ont été tués.

– Si en Suisse la police se faisait tirer dessus que ferait-elle? Elle ne resterait pas les bras croisés!

– Était-ce vraiment le dernier recours? L’envoyé spécial de l’UE Bernardino Leon n’était-il pas sur le point de trouver un accord entre Frères musulmans et armée, juste avant l’intervention armée?

– C’est insensé. Si on avait un accord, pourquoi aurait-on tué des personnes?

– Que pensez-vous de la démission de Mohamed ElBaradei?

– Il a rejeté la responsabilité de cette action. Nous respectons cette décision. Mais le pays doit avancer, avec ou sans lui.

– La Haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme Navi Pillay demande une enquête sur les agissements des forces de sécurité en Egypte. Les autorités collaboreront-elles?

– C’est au gouvernement de décider, il est souverain.

– Comment le gouvernement réagit-il aux critiques des diplomaties étrangères?

– L’Egypte n’a aucune intention de nuire à ses relations diplomatiques. Mais c’est un pays souverain et les pays étrangers doivent respecter sa volonté et ses choix. Il ne faut pas oublier que les Egyptiens ont le droit de choisir leur destinée.

– Les dénonciations concernent l’usage excessif de la force, contraire au droit international…

– Il y a une différence entre une menace à la paix et la sécurité de la région ou une affaire interne. Nous luttons contre des groupes internes, nous n’avons pas besoin de le prouver, cela devrait être clair pour tous.

– Pourquoi les médiations avant l’intervention du 14 août n’ont-elles eu aucun effet?

– L’Egypte n’est pas une république bananière! C’est un pouvoir régional et les pays étrangers doivent mesurer les effets de leurs actes. Quelle est la meilleure attitude? Brûler les ponts ou trouver solution?

– N’est-ce pas ce qu’ils ont tenté de faire?

– Il y a une différence entre essayer de trouver un accord dans la discussion et tenter de forcer l’Egypte dans une voie. Il faut prendre en compte la volonté populaire. Nous avons un calendrier, la communauté internationale doit nous aider et non interférer dans nos affaires. Nous voulons une nouvelle constitution, un nouveau parlement, et nouveau président dans les sept prochains mois.

– Ce calendrier est-il réaliste, au vu de la situation actuelle?

– Nous ferons de notre mieux pour que cela arrive.

– Peut-il y avoir des élections équilibrées sans la principale force politique du pays?

Qui dit que les Frères musulmans sont la principale force du pays? Ils étaient le groupe le plus organisé en 2011. Mais ce n’est plus le cas. Leurs sympathisants ont disparu.

– Quelles sont les forces présentes en Egypte?

Les libéraux, les salafistes,…

– Sont-ils suffisamment organisés pour faire campagne?

– C’est leur job de s’organiser jusqu’à prochaine élection.

– Le pouvoir a-t-il tenté de neutraliser les Frères musulmans en tant que force politique?

– Je n’ai pas de commentaire à ce sujet. Mais s’il y a éléments radicaux, ils doivent être jugés et cela n’a rien à voir avec une neutralisation. En tant que parti, ils sont toujours là. Ils peuvent rejoindre le jeu politique s’ils le souhaitent.

– Comment, maintenant que leurs chefs sont en prison?

– Ce n’est pas de notre responsabilité de le faire sortir à temps pour les élections. La société doit avancer. Le deuxième cercle des Frères musulmans peut entrer dans le jeu, les jeunes sont là. Et les Frères musulmans ne représentent pas à eux seuls l’islam politique.

– Hosni Moubarak devrait être libéré. Pourrait-il revenir sur la scène politique?

– Non, non, non, en aucun cas. Les Egyptiens ne sont pas naïfs. Ils ne veulent plus d’un régime autocrate. En 2011, les gens ont commencé à appeler à la justice, la dignité, le bien-être. Ils ne sont pas descendus dans la rue pour demander de transformer le pays en Etat islamique. Ils ont rejeté le régime de Hosni Moubarak, puis celui de Mohamed Morsi.

– Depuis les changements à la tête de l’Egypte, y a-t-il eu de nouvelles initiatives pour récupérer les fonds Moubarak?

– Ce n’est pas une question d’initiatives, mais de procédures légales, qui ne sont pas liées à la situation politique. L’enquête avance chaque jour.

– Vous êtes en poste depuis 2012. Quelles étaient vos relations avec Mohamed Morsi?

– Nous sommes des professionnels, nous servons notre peuple et n’appartenons à aucun parti politique. Je sers les Egyptiens, peu importe qui est au pouvoir.

– Quelle a été votre réaction quand il a été destitué?

– Il a manqué une chance historique de devenir le président de tous les Egyptiens. Il a été élu, mais il a utilisé la démocratie pour prendre le pouvoir. Aucun processus démocratique n’a suivi.

– Le pays sera-t-il dirigé par les militaires?

– Non. Il y a une troisième voie entre les militaires et les islamistes radicaux. J’aimerais voir l’Egypte devenir un état démocratique très moderne aussi vite que possible.