Il était minuit passé de quelques minutes. Dans cette ruelle près du Ministère de l’intérieur, un long grincement a rompu le silence. C’était une lourde barrière de métal que des gardes ont fait glisser pour permettre à la troupe de passer. Et on a vu 10, puis 20, puis 30 jeunes soldats se mettre en marche. Ils faisaient tournoyer leurs matraques et s’amusaient à les faire résonner sur les coques en kevlar qui protégeaient leurs compagnons d’armes. La cohorte, qui n’était sans doute pas la seule, a pris la direction de la place Tahrir.

Là, depuis des heures, s’agitait une foule houleuse. Elle exigeait la démission du premier ministre, Ahmed Shafik, ancien pilote de chasse et ministre de l’Aviation civile, nommé par le président Hosni Moubarak deux semaines avant sa fuite du Caire.

Sur la place, ce fut un choc. «Une rumeur disait que les militaires étaient sur le point d’intervenir mais personne n’y croyait, dit la chercheuse Chaymaa Hassabo qui a pris alors ses jambes à son cou. Les manifestants avaient, depuis le début, la conviction que l’armée n’allait pas user de la force. Un tabou a été rompu: ce n’est plus le peuple que les militaires protègent, mais le régime. Le slogan «L’armée et le peuple ne font qu’une seule main» ne sera plus répété avec la même force.»

Les soldats foncent dans le tas. Ils encerclent les petits groupes, bloquent ceux qui tentent de rejoindre une autre manifestation, devant le Conseil des ministres. Ils sont équipés de Taser, de matraques et battent les manifestants avec la crosse de leurs fusils. «Il y avait à peu près un millier de manifestants sur la place, mais les soldats étaient plus nombreux», raconte, le lendemain, un activiste. Il se souvient avoir vu un jeune ramasser des cailloux pour les lancer sur les militaires. Ses compagnons l’en ont empêché en criant: «Non, pas sur l’armée!»

Cet épisode, dans la nuit de vendredi à samedi, marque peut-être un tournant. Le lendemain, l’armée a présenté ses excuses aux manifestants, dans le langage fleuri qui la caractérise depuis quelques semaines. Mais le message est passé: la place Tahrir n’est plus un espace de combat et de liberté. Sa fréquentation, tellement massive et obstinée, a abouti au départ du président à Charm el-Cheikh, mais «on» n’ira pas plus loin. Qui est ce «on»? Un mélange impénétrable de gradés de l’armée et de caciques de l’ancien régime ayant pour l’heure échappé à la chasse aux sorcières contre les corrompus. Et alors, toutes les questions se posent, auxquelles l’équipe du Temps installée au Caire pour la semaine va tenter de répondre. Les dizaines d’anciens ministres et d’hommes d’affaires emprisonnés ou interdits de quitter le territoire ne sont-ils que des boucs émissaires, destinés à apaiser la vindicte publique? Ou leur arrestation procède-t-elle d’un plan soigneusement mené par l’armée, qui possède un véritable empire économique, pour éliminer ses concurrents?

Questions, aussi, du côté des manifestants. Sur la nature du mouvement, et son avenir. «Oui, il y a une certaine fragilité de la révolte, parce qu’elle est parcourue de contradictions, dit la chercheuse Chaymaa Hassabo. De nombreux jeunes ne se sentent pas représentés par ceux qui parlent aux médias. D’ailleurs, ceux-là sont tellement critiqués qu’ils ne viennent plus sur la place Tahrir. Ils sont traités de lâches, parce qu’ils négocient avec le pouvoir. Mais dans vingt ans, ce seront eux, les politiciens égyptiens.»

Certains disent: «Si tu n’as pas dormi pendant dix-neuf jours sur la place, tu es un traître.» Exaltés par leurs premiers succès, enivrés du pouvoir que leur ont conféré l’usage des réseaux sociaux et la sympathie des médias occidentaux, ils ne comprennent pas que l’on puisse avoir un autre rôle dans la révolution que de dormir sur la place et réclamer la démission de tous les caciques. Quand ils ne s’enferment pas dans les rumeurs, comme celle qui prétend que le départ de Moubarak n’était qu’une ruse, et qu’il continue de gérer le pays de Charm el-Cheikh.

D’autres se veulent rassurants. Ainsi, Yahya Ghanem, le chef de la rubrique diplomatique du quotidien officiel Al-Ahram, estime que la révolution n’est pas en danger. «Elle est le fruit d’un mouvement de fond bien trop fort pour imaginer un quelconque retour en arrière. Toutes les générations sont impliquées dans le désir de changement.»

Cet homme, ancien reporter de guerre en ex-Yougoslavie et en Afghanistan, a longtemps été mis au placard en raison de ses critiques de l’ancien régime. Aujourd’hui, à la rédaction d’Al-Ahram, les employés en viennent aux mains et les conférences de rédaction sont de véritables pugilats verbaux. Cela sera sans doute le cas tant que les dirigeants du journal n’auront pas été changés. Et lorsque cela se produira, Yahya Ghanem pourrait enfin prendre de galon. Il prône pourtant la retenue et la patience.

«Je suis plutôt optimiste sur la suite des événements, mais je ne cesse de dire qu’il ne faut pas précipiter les choses. Le départ du gouvernement Shafik n’est pas une priorité. Il y a beaucoup plus urgent, comme la réforme du Ministère de la justice qui a été le noyau dur de l’ancien régime et qui se retrouve maintenant à juger les membres corrompus dudit régime. Ce n’est pas crédible.» Et ce fin connaisseur des rouages égyptiens de regretter que l’armée refuse de prolonger la période de transition au-delà de six mois. «L’ancien régime n’a pas permis aux partis d’opposition de s’établir légalement, dit-il. Il faudrait au moins un an pour leur permettre de mettre sur pied des campagnes électorales dignes de ce nom.»

Les jeunes manquent de maturité politique