Les nouveaux ministres égyptiens ne sont pas vraiment des bêtes politiques. Le chef du gouvernement désigné Hicham Qandil a dévoilé jeudi les noms des 35 membres du premier exécutif post-Moubarak. Beaucoup d’entre eux sont inconnus du grand public. Ce n’est pas le cas évidemment du maréchal Hussein Tantaoui, chef du Conseil suprême des forces armées, reconduit à la tête du Ministère de la défense. Les militaires sont ainsi assurés de conserver leur influence au sein de l’exécutif.

Les islamistes ne sont pas nombreux, mais obtiennent quelques postes clés, comme celui de l’Information qui revient à Salah Abdel Maqsoud, une ancienne figure du syndicat des journalistes, membre de la confrérie. Sept personnalités du cabinet sortant nommées par les militaires après la chute de l’ancien raïs Hosni Moubarak, conservent leurs portefeuilles. Enfin, un certain nombre d’indépendants complètent le tableau.

Peu avant que les ministres se réunissent pour prêter serment, le chef du gouvernement a annoncé qu’ils concentreront leurs efforts sur les problèmes économiques et sécuritaires qui minent le pays. Mais de nombreuses zones d’ombre demeurent sur leur réelle marge de manœuvre et les forces en présence. Pour le chercheur égyptien Tewfick Aclimandos, associé au Collège de France, le gouvernement pourrait n’être qu’une étape transitoire.

Le Temps: Quel est le visage du nouveau pouvoir exécutif égyptien?

Tewfick Aclimandos: C’est un gouvernement apolitique, essentiellement composé de technocrates. Que les militaires conservent leur autonomie sur les affaires de la défense n’est pas une surprise, on pouvait s’attendre à ce que l’armée garde ses prérogatives. Ce qui est surprenant, c’est qu’un ministère aussi essentiel que celui de l’Information revienne à un frère musulman. C’est certainement le résultat d’une négociation en coulisses entre les islamistes et l’armée, dans laquelle le premier ministre n’a pas forcément son mot à dire.

– Quelles forces politiques sortent renforcées?

– Globalement, aucune, ni les frères, ni l’armée, ni une autre. Mais la balance pourra pencher en fonction du poids que les membres du nouveau gouvernement parviendront à acquérir au cours de leur mandat. Vont-ils exécuter l’agenda des frères musulmans ou des militaires?

On en saura plus en décembre, au moment du grand renouvellement annuel des postes au sein des équipes ministérielles. C’est alors qu’on verra si les ministres seront capables de placer leurs alliés aux postes clés.

– Que signifie cette nouvelle étape pour l’Egypte?

– Personne ne le sait, puisqu’il n’y a ni Constitution, ni parlement. Ce gouvernement pourrait rester en place, comme n’être qu’une étape éphémère dans le calendrier politique égyptien, ce qui reviendrait à remplacer un gouvernement transitoire par un autre. Les frères musulmans semblent dire qu’il n’est pas fait pour durer. Pour en avoir la confirmation, il faut attendre de connaître le contenu de la Constitution, puis les élections législatives qui pourraient tout remettre en question d’ici à la fin de l’année.

– A quoi sert alors ce gouvernement de technocrates? – Il est nécessaire pour superviser le processus de transition. Le gouvernement transitoire nommé par l’armée n’avait plus la légitimité pour s’en occuper.

A la différence du précédent, le nouvel exécutif compte des frères musulmans et n’est pas représenté par des symboles de l’ancien régime.

Soit, comme il le présente, le pouvoir a considéré que la grave crise économique que traverse l’Egypte nécessitait un gouvernement le plus neutre et équilibré possible. C’est l’hypothèse optimiste. Soit le centre de gravité se trouve ailleurs, ce gouvernement est un paravent et les ministres ne feront qu’approuver des décisions prises en coulisses, jusqu’à ce qu’ils soient remplacés par d’autres.