Joli moment d’errements politiques, lundi, sur les ondes de la télévision égyptienne, qui auraient pu coûter cher diplomatiquement. Invités par le président Morsi à débattre de l’énorme barrage que l’Ethiopie construit actuellement sur le Nil bleu, en amont de l’Egypte, les chefs de partis islamiques ou proches d’eux se sont laissés aller à d’étonnantes invectives belliqueuses… en ignorant que la réunion était diffusée en direct.

S’allier à «la Somalie, l’Erythrée et Djibouti pour les utiliser comme bases contre l’Ethiopie», «s’ingérer dans les affaires intérieures de l’Ethiopie» en soutenant des rébellions… Tout y passe sans que le président égyptien n’objecte. Tout juste a-t-il déclaré, en conclusion de la réunion, qu’il n’initierait aucun conflit avec l’Ethiopie. Avant, tout de même, de publier un communiqué affirmant que l’Egypte «n’abandonnerait jamais ses droits sur les eaux du Nil» et que «toutes les options pour les préserver sont considérées». Un jeu d’équilibrisme une semaine après que l’Ethiopie a annoncé avoir commencé à détourner les eaux du Nil pour les besoins du barrage.

A Addis-Abeba, on a répondu par un silence poli. Seul le porte-parole du Ministère des affaires étrangères, Dina Mufti, s’est dit «surpris» des invectives égyptiennes. Sans doute préfère-t-on s’en tenir aux bonnes relations auxquelles Le Caire avait habitué l’opinion ces derniers mois.

Il en allait tout autrement, il y a deux ans, lorsqu’Addis-Abeba a annoncé la construction de ce qui devrait être le plus grand barrage d’Afrique sur l’un des principaux affluents du Nil bleu, qui prend sa source sur les hauts plateaux éthiopiens. Avec ses 6000 mégawatts ­annoncés, le Grand Barrage de la renaissance, le GERD, est censé produire assez d’électricité pour les 85 millions d’Ethiopiens et pour en vendre aux pays voisins. Problème: cette initiative unilatérale n’était pas du goût de l’Egypte, habituée depuis des décennies à jouir des eaux du Nil sans demander leur avis aux autres riverains du fleuve.

Le Caire ne cesse en effet d’agiter les accords signés avec l’ancien colon britannique en 1929, puis en 1959, lui offrant le droit d’utiliser 55,5 milliards de mètres cubes d’eau sur les 84 que charrie le Nil. La construction du barrage d’Assouan, inauguré en 1971, a ainsi permis la formation du lac Nasser et l’irrigation de près de 3 millions d’hectares de terre. En construisant leur propre barrage, les Ethiopiens risqueraient de tarir la portion du fleuve en territoire égyptien. Faux, nous expliquait il y a quelques ­semaines, dans la droite ligne du gouvernement d’Addis-Abeba, ­Abdulhakim Mohammed, chargé de la construction à la Société éthiopienne d’électricité (EEEPCo): «Sans le barrage, le flux est très bas durant la saison sèche et très haut pendant la saison des pluies, au point de causer des inondations. Le barrage, qui ne sera pas utilisé à des fins d’irrigation, permettra de régulariser le flux du fleuve suivant les besoins des utilisateurs.»

En 2010, l’Egypte et le Soudan se sont une nouvelle fois illustrés en refusant de signer un accord-cadre de coopération, qui a pourtant reçu le paraphe de l’Ethiopie, du Rwanda, du Kenya, de l’Ouganda et de la Tanzanie, puis du Burundi. «Ils veulent maintenir le statu quo», tranche Debay Tedesse, chercheur à l’Institut d’études sur la sécurité (ISS), à Addis-Abeba. «Sous [le président] Moubarak, les Egyptiens ont grandi en entendant que le Nil c’est l’Egypte et l’Egypte c’est le Nil. Il faudra du temps pour changer cela. Mais les hydrologues savent que le barrage éthiopien n’affectera pas l’Egypte.» Aucun risque, donc, de déclarer une guerre du Nil? «J’en doute, en particulier parce que l’Egypte et le Soudan ne peuvent pas se permettre de se lancer dans un conflit pour le Nil étant donné leurs problèmes intérieurs», assure le chercheur. «Il faudrait simplement un accord entre les pays riverains sur le partage des eaux. Le Nil peut répondre aux besoins pour tout le monde.»

Quelles que soient les déclarations égyptiennes, il n’est pas envisageable pour l’Ethiopie de renoncer à son méga-barrage. L’ouvrage est l’épine dorsale d’un vaste plan visant à arracher le pays à son sous-développement. Les entreprises, les fonctionnaires, les particuliers, tous ont été plus ou moins contraints de mettre la main à la poche pour financer ce projet de 4,5 milliards de dollars. Aucun doute que dans le nord de l’Ethiopie, à quelques encablures du voisin soudanais, les pelleteuses continueront à creuser, les bétonneuses à bétonner. Vu d’ici, l’Egypte peut bien crier, l’Ethiopie doit se développer.

«L’Egypte et le Soudan ne peuvent passe permettre de se lancer dans un conflit pour le Nil»