L’odeur âcre du gaz lacrymogène et des pneus brûlés a flotté mercredi sur le centre du Caire, où quelques centaines, peut-être quelques milliers de personnes ont encore affronté la police après la grande journée de mobilisation de mardi contre le régime du président Hosni Moubarak. Après avoir laissé mardi un exutoire à la colère des jeunes, en leur permettant de se rassembler en nombre sur la place Tahrir, en plein cœur de la capitale, avant de les disperser brutalement dans la nuit, les forces de l’ordre ont cette fois contenu et parfois réprimé les manifestations.

Pour les autorités, il n’est pas question de laisser la contestation s’installer dans la durée comme en Tunisie. Une reprise en main d’autant plus urgente pour le pouvoir que la bourse du Caire a chuté de plus de 6% hier, les investisseurs étrangers s’inquiétant pour la stabilité du pays.

Après la mort de quatre personnes mardi – trois manifestants à Suez et un policier au Caire –, le Ministère de l’intérieur a prévenu qu’il ne tolérerait «plus aucun acte de provocation, rassemblement protestataire, marche ou manifestation», menaçant de traduire en justice quiconque défierait cet interdit.

Cet avertissement n’a pas dissuadé quelques milliers d’Egyptiens d’essayer de prolonger l’élan du «Jour de la colère». «Il faut maintenir la pression jusqu’à ce qu’on obtienne un changement de régime, sinon on aura fait tout ça pour rien», insiste Mohamed, un étudiant en droit qui manifestait hier au Caire. «La mobilisation [de mardi] a été plus forte que prévu, et ça nous donne de l’espoir. Les Tunisiens nous ont montré que quand la rue se soulève, elle peut faire tomber un dictateur.»

Plusieurs groupes de quelques centaines de manifestants se sont formés tout au long de l’après-midi dans le centre du Caire, mais les forces antiémeute, soutenues par des policiers en civil et des beltageyas, des hommes de main réputés pour leur brutalité, les ont assez facilement contenus ou dispersés. Près de la place de l’Opéra, au centre de la capitale, elles ont tout de même utilisé un blindé équipé d’une arme automatique pour menacer les protestataires.

A quelques rues de là, de 100 à 200 jeunes se sont vengés en renversant et en brûlant un pick-up de la police. D’autres ont arraché et déchiré des portraits d’Hosni Moubarak dans des gestes rappelant ceux des Tunisiens envers Ben Ali. En dépit de la violence de certains affrontements, ces groupes de manifestants ont toutefois été rapidement repoussés par les forces de l’ordre, qui ont procédé depuis deux jours à plus de 700 arrestations, dont 500 pour la journée d’hier.

Ces scènes de quasi-guérilla urbaine contrastaient avec un certain retour à la normale qui a caractérisé hier la capitale égyptienne. Après la journée fériée de mardi, la plupart des Egyptiens sont retournés au travail sans chercher à se joindre à la contestation.

La mobilisation semble de fait avoir du mal à dépasser le cadre des mouvements protestataires à l’origine de la mobilisation de mardi, dont le mot d’ordre avait été lancé sur Facebook. Si les manifestations de mardi ont été exceptionnelles par leur ampleur, dans un pays où cet exercice reste marginal, elles ont d’ailleurs surtout réuni des jeunes des classes aisées. Les autorités ne s’y sont d’ailleurs pas trompées: alors qu’elles multiplient les gestes et les effets d’annonce à l’intention des plus pauvres (primes aux fonctionnaires, embauches, contrôle des prix des produits de première nécessité), elles ciblent particulièrement la jeunesse éduquée. Après la coupure des réseaux de téléphonie mobile mardi, elles ont privé les manifestants d’un de leurs principaux outils de communication: le site Twitter, qui leur permettait de suivre en temps réel l’évolution des rassemblements, n’est en effet plus accessible depuis l’Egypte.

Les autorités agitent aussi l’épouvantail islamiste. Le Ministère de l’intérieur a ainsi accusé les Frères musulmans d’avoir provoqué les affrontements qui ont coûté la vie à un conscrit de la police mardi sur la place Tahrir.

U Les militants à l’origine des manifestations antigouvernementales ont appelé à de nouveaux rassemblements vendredi, après la traditionnelle prière musulmane. (AFP)