Ils étaient 35-40 Égyptiens de Genève à manifester à la mi-journée sur la place des Nations en face de l’ONU. Achraf El Kashef, un ingénieur de 26 ans établi à Genève depuis deux ans, se présente comme leur porte-parole.

Le Temps: Pourquoi cette manifestation à Genève?

Achraf El Kashef: Parmi les manifestants, il y a des représentants de toutes les classes sociales, des musulmans, des chrétiens ou des athées. Certains travaillent à l’ONU ou à l’hôpital. Tous nous voulons changer de système.

– C’est quoi le «système»?

– C’est Moubarak et son gang qui contrôlent le pays depuis trente ans. C’est très long, c’est trop long. Nous avons besoin de changement.

– L’Égypte est familière des manifestations et des mouvements de mécontentement. Qu’est-ce qui a changé?

– C’est vrai, les manifestations ce n’est pas nouveau. Mais personne ne s’attendait à ce qu’autant de gens descendent dans la rue. D’habitude ce n’est qu’au centre du Caire. Là, c’est partout au Caire, partout dans le pays. C’est une grande surprise. La brutalité policière et l’interdiction d’Internet ont encore davantage fâché les gens.

– Êtes-vous en contact avec vos proches au Caire?

– Aujourd’hui tout est bloqué. Mais hier soir tous mes amis, toute ma famille me disaient qu’ils allaient manifester.

– Que veulent-ils exactement?

– Moubarak doit abandonner le pouvoir. Nous voulons un nouveau gouvernement transitoire, des nouvelles élections, une nouvelle Constitution. Nous voulons que toutes les personnes arrêtées lors des dernières manifestations soient relâchées. Nous voulons que les personnes corrompues soient jugées.

– Mohamed ElBaradei a-t-il votre soutien, représente-t-il une alternative?

– C’est vrai qu’il n’a pas été très présent ces derniers temps. Mais c’est un homme bon, honnête et crédible. Il sait comment se dirige une démocratie. Mais il est vrai que ce n’est pas l’homme que la plupart des gens estimeraient le plus approprié pour diriger le pays.

– Y a-t-il une solution à l’interne du régime pour un remplacement de Moubarak?

– Ce système n’est pas réformable. Pendant des années nous avons essayé de le changer, en vain, plus personne n’y croit.

– Pourtant encore beaucoup de personnes semblent se satisfaire du statu quo avec Moubarak.

– Qui? Je n’ai jamais entendu quelqu’un dire du bien de Moubarak. Ou alors ce sont des proches du pouvoir, ils profitent de la situation, mais ils sont un petit nombre.

– Ne craigniez-vous pas que les Frères musulmans profitent de la situation pour imposer leur agenda islamique?

– Non, je n’y crois pas. Les Frères musulmans ont un agenda politique, mais peu de leurs représentants pensent pouvoir prendre un jour le pouvoir. Il y a désormais beaucoup de personnes séculières qui croient en la démocratie. Dans un cadre démocratique, les Frères musulmans auront un grand rôle à jouer, mais il n’y aura pas d’Etat islamique. Les personnes éduquées et les chrétiens seraient contre. Ce n’est pas une véritable menace.

– Pour vous, l’espoir renaît?

– Oui, les choses vont changer. Beaucoup de gens manifestent pour la première fois de leur vie. Ils n’ont plus peur de la police. La révolution tunisienne nous a ouvert les yeux, il est possible de changer. Nous sommes tous jaloux des Tunisiens, nous voulons la même chose. On veut en faire autant.

– L’Égypte est différente, l’armée veille au grain.

– Oui, c’est vrai l’Égypte est un pays différent. Mais les Égyptiens en ont autant ras-le-bol que les Tunisiens. C’est vrai que l’armée est plus importante et que Moubarak a plus de contrôle. Mais seulement sur la tête de l’armée. J’ai des amis dans l’armée, ils ne pensent pas tous pareil. Elle pourrait se diviser.