Les vendeurs ambulants de glaces et de sodas se fraient un chemin parmi la foule. Tout à coup, tous les regards se tournent vers le ciel: un feu d’artifice est tiré au-dessus de la place Tahrir. Mohamed, un ingénieur de 28 ans qui a vécu chaque instant du soulèvement de janvier 2011 sur cette place, sourit. «L’esprit de la révolution n’est pas mort, regardez tous ces gens qui sont à nouveau rassemblés ici.» Il veut croire à un sursaut de la révolution et, samedi soir, il s’est joint aux quelque 20 000 Egyptiens qui protestaient contre le verdict du procès Moubarak. Un peu plus loin, Mina est lui beaucoup plus pessimiste. «Ce sont plus des promeneurs que des manifestants, ils viennent ici comme au carnaval. La révolution, c’est terminé», soupire-t-il. Le sit-in se poursuivait malgré tout dimanche soir pour la deuxième nuit consécutive.

A l’origine de la colère, le jugement paradoxal rendu samedi par la Cour criminelle du Caire. Accusés d’avoir laissé les forces de l’ordre réprimer les manifestations pacifiques de janvier 2011 dans le sang, Hosni Moubarak et son ancien ministre de l’Intérieur, Habib el-Adly, ont été condamnés à la prison à vie. Mais six coaccusés, responsables des services de police et de renseignement à l’époque, ont été acquittés, la cour invoquant le manque de preuves. Cinq d’entre eux devaient être libérés dimanche, selon l’agence officielle Mena. Beaucoup considèrent que ce verdict est une insulte aux martyrs, les quelque 900 Egyptiens qui ont été tués pendant le soulèvement. «Dire que les chefs de la police sont innocents, cela signifie qu’il n’y a pas eu de martyrs, et donc qu’il n’y a pas eu de révolution», s’insurge Sara, une Sœur musulmane de 22 ans. «C’est un jugement politique, qui consiste à désigner deux boucs émissaires, pour mieux préserver le régime», renchérit Ahmed, un ami de Sara. Les défenseurs des droits de l’homme égyptiens voient le verdict comme une garantie d’impunité pour les abus commis à l’avenir par les forces de l’ordre. Sur plus de 150 policiers accusés depuis un an et demi d’avoir tué des manifestants pendant le soulèvement, seuls deux ont été condamnés.

Les manifestants sont aussi scandalisés par le verdict rendu par la même cour dans l’affaire qui était jugée parallèlement: les deux fils Moubarak, Alaa et Gamal, ainsi que l’homme d’affaires Hussein Salem, qui étaient accusés de corruption aux côtés de l’ancien raïs, ont été blanchis. La cour a estimé qu’il y avait prescription, les faits en question remontant à plusieurs années en arrière. Pour couronner le tout, l’un des avocats d’Hosni Moubarak a affirmé samedi que son client avait de bonnes chances d’être acquitté en appel.

A deux semaines du second tour de l’élection présidentielle, beaucoup se demandent si la colère suscitée par le verdict va jouer en faveur d’un des deux finalistes. Chacun tente en tout cas d’exploiter l’événement, en allant dans le sens de son électorat. Les Frères musulmans ont ainsi appelé à manifester dès l’énoncé du verdict. «Dans cette période, le maintien des révolutionnaires dans les rues est la seule garantie pour parvenir aux objectifs de la révolution», a ainsi déclaré leur candidat, Mohamed Morsi, lors de son passage sur la place Tahrir samedi soir, en promettant qu’un nouveau procès aurait lieu s’il était élu. Les Frères musulmans appellent une nouvelle fois toutes les forces d’opposition au régime à s’unir autour d’eux pour sauver la révolution. Mais nombre de révolutionnaires et de libéraux raillent le soudain retour des Frères dans les rues, alors qu’ils n’ont que très rarement appelé à manifester dans l’année qui a suivi la chute de Moubarak.

De son côté, Ahmed Chafik, le dernier premier ministre de Moubarak, qui va affronter Morsi les 16 et 17 juin, s’en est pris violemment aux Frères musulmans lors d’une conférence de presse hier. «Ce sont les alliés de l’ancien régime, ils ont passé plusieurs fois des accords avec le régime déchu», a affirmé celui qui est lui-même perçu comme le candidat de l’armée. Il a par ailleurs déclaré que les investissements étrangers allaient revenir dès son élection, jouant à nouveau sur l’aspiration à la stabilité des Egyptiens. «Si jamais il y a des affrontements en marge des manifestations à Tahrir, Chafik va en profiter», estime Abdel Rahman Ayyash, chercheur en sciences politiques. Le procès Moubarak pourrait par ailleurs réserver encore des surprises: le procureur général a fait appel hier des décisions de la Cour criminelle du Caire.

«L’esprit de la révolution n’est pas mort, regardez tous ces gens à nouveau rassemblés ici»