Justice

El Chapo, splendeurs et misères d'un baron de la drogue

L’ex-leader du puissant cartel de Sinaloa devrait connaître son verdict ce mercredi après-midi – vraisemblablement, la perpétuité. Nous reproposons le portrait de cet homme accusé d'avoir dirigé une organisation responsable de milliers de morts

Même reclus dans sa prison de haute sécurité du sud de Manhattan, le Mexicain Joaquin Archivaldo Guzman Loera, dit El Chapo, continue d’inspirer la terreur. Son procès a débuté le 5 novembre 2018, à Brooklyn. Il a été celui de tous les superlatifs. Plus de 320 000 pages de documents à charge, des témoins qui risquent leur vie alors qu’un juge fédéral mexicain chargé de l’affaire a été assassiné en octobre 2016, des avocats coriaces, et des jurés qui resteront anonymes, pour éviter qu’ils ne fassent l’objet d’intimidations… 

Des sicarios à ses bottes

Le baron de la drogue est notamment accusé d’avoir dirigé une organisation criminelle entre janvier 1989 et décembre 2014, responsable de milliers de morts, le cartel de Sinaloa, et d’avoir acheminé des quantités astronomiques de cocaïne vers les Etats-Unis. ll est aussi inculpé pour enlèvements, possession d’armes et blanchiment d’argent, et pour avoir recouru à des sicarios (tueurs), «qui ont exécuté des centaines d’actes de violence, y compris des meurtres, agressions, kidnappings, assassinats et actes de torture», sur ordre des leaders du cartel, précise l’acte d’accusation. Au total, il est sous le coup de 17 chefs d’accusation et est poursuivi dans six Etats américains. Il risque la prison à vie. Mais pas la peine de mort: l’accord d’extradition passé avec le Mexique l’exclut.

Le procès sera placé sous haute surveillance. Le juge Brian Cogan a clairement évoqué de potentiels «hommes de main» qui pourraient vouloir se venger contre toute personne qui s’exprimerait contre El Chapo. C’est la raison pour laquelle les noms de la plupart des témoins sont caviardés dans les documents officiels. Le décor est planté.


Durant le procès


Des soutiens bien placés

La vie du narcotrafiquant se déroule comme un roman noir. Elle a inspiré la série Netflix El Chapo, en 35 épisodes. Le baron de la drogue apparaît également dans la série Narcos. Il est né en avril 1957 et doit son surnom (dérivé de «chaparro», court, courtaud) à sa petite taille – 168 centimètres – et à sa silhouette trapue. Fils d’un éleveur de bétail et cultivateur d’opium dans le petit village montagnard de La Tuna, dans l’Etat de Sinaloa, El Chapo, élevé dans une fratrie de dix, se lance lui-même dans la culture de pavot dès l’âge de 15 ans.

Après des premiers pas dans le cartel de Guadalajara, il règne pendant près de vingt-cinq ans sur le puissant cartel de Sinaloa. Selon la justice fédérale américaine, il aurait permis le transfert de plus de 200 tonnes de cocaïne de la Colombie vers les Etats-Unis pour des sommes évaluées à 14 milliards de dollars, ainsi que des trafics de méthamphétamine, de cannabis et d’héroïne vers l’Europe.

Riche, puissant et influent, il est aussi malin et sait très bien qui acheter. Arrêté en 1993 au Guatemala, extradé vers le Mexique, où il est condamné à 20 ans de prison pour meurtres et trafics de drogue, il parvient, huit ans plus tard, en janvier 2001, à s’échapper de la prison de haute sécurité de Puente Grande, grâce à la complicité de gardiens qu’il a facilement pu corrompre. Il dispose de protection dans les plus hautes sphères du gouvernement. Un agent infiltré américain laisse entendre qu’il aurait offert une somme généreuse à la famille du président Vicente Fox.

Déguisé en policier

Selon la version la plus partagée par les médias, il se serait échappé caché dans un panier à linge sale. La journaliste d’investigation mexicaine Anabel Hernandez, qui a enquêté pendant plusieurs années sur El Chapo et ses sbires et a reçu les pires menaces, dément cette version. Dans Narcoland (2010), elle donne du crédit à la version qu’El Chapo a lui-même raconté à ses proches: il aurait quitté l’enceinte de la prison déguisé en policier, alors que sa disparition avait été signalée plusieurs heures auparavant.

Après l’arrestation de son rival Osiel Cardenas Guillen en 2003, leader du cartel du Golfe et de Los Zetas, El Chapo devient le roi de la cocaïne, le «trafiquant le plus dangereux du monde», selon les Etats-Unis. On le dit plus influent que le Colombien Pablo Escobar, tué en 1993. Il est le deuxième homme le plus recherché, après Oussama ben Laden. Il lui ravit la place numéro 1 à sa mort.

Malgré de fortes récompenses promises à qui permettra de le capturer – le gouvernement américain a été jusqu’à brandir 5 millions de dollars –, l’homme échappe à la prison pendant treize ans. Il bénéficie toujours de soutiens privilégiés au sein de l’administration mexicaine. L’appareil étatique est gangrené par la corruption.

En 2006, le président Felipe Calderon, qui succède à Vicente Fox, lance officiellement la «guerre contre les cartels», sans grande crédibilité. C’est précisément pendant ses six ans de règne qu’El Chapo monte en puissance. En 2009, le magazine Forbes inclut le narcotrafiquant dans sa liste des hommes les plus riches du monde, puis des individus les plus influents, non sans provoquer des grincements de dents. C’est l’année à partir de laquelle la «guerre contre les cartels» bat son plein.

Près de 36 000 militaires et policiers sont déployés dans le pays pour combattre environ 100 000 membres de cartels. Rien que dans la ville frontière de Juarez, 8500 représentants des forces de l’ordre, souvent corrompus, patrouillent. Entre fin 2006 et juin 2012, 50 000 à 100 000 Mexicains tombent sous les balles des cartels, qui se livrent également entre eux une guerre sans merci. A ce bilan macabre s’ajoutent les milliers de disparus, qui ne refont jamais surface. En août 2009, deux procès s’ouvrent, à Chicago et à Brooklyn, contre Joaquin Guzman, son comparse Ismael Zambada Garcia ainsi qu’un troisième larron, Arturo Beltran Leyva, tué quelques mois plus tard.

Un tunnel de 1,5 kilomètre

Arrêté une nouvelle fois le 22 février 2014 par la marine mexicaine avec l’aide de la DEA, l’administration antidrogue américaine, El Chapo parvient à se refaire la malle le 11 juillet 2015. Et, cette fois, de manière spectaculaire: grâce à un tunnel de 1,5 kilomètre reliant la petite douche de sa cellule numéro 20 de la prison d’Altiplano à une maison abandonnée. Un tunnel perfectionné, construit grâce à des complices à l’extérieur. Avec des rails pour faire circuler une motocyclette et des tuyaux d’aération, comme la centaine de ceux qui ont servi à faire passer de la cocaïne entre Tijuana et la ville californienne de San Diego.

Très vite, des suspicions émergent: comment El Chapo a-t-il pu préparer son évasion depuis cette geôle hautement sécurisée sans que personne s’en rende compte? Comment a-t-il pu creuser cette ouverture dans le sol de la douche sans que les gardiens soient alertés par les bruits et ses déplacements dans la cellule? Lors de la conférence de presse annonçant l’évasion, un haut responsable de la sécurité, Alejandro Rubido Garcia, assurait, en montrant les images de vidéosurveillance de la cellule quelques minutes avant la fuite, que le détenu avait «l’attitude parfaitement normale de quelqu’un qui passe plusieurs heures dans une cellule».

ll l’a répété à plusieurs reprises. Comme pour se convaincre lui-même. Mais la chaîne Televisa diffusera plus tard les images avec le son, ainsi que les moments suivant l’évasion. Edifiant. Dans la salle de contrôle de la prison, aucun gardien n’a bougé, alors que de forts bruits métalliques se sont fait entendre dans la cellule, juste avant qu’El Chapo ne disparaisse. Les fonctionnaires de la prison ne sont par ailleurs entrés dans la cellule que 37 minutes après sa fuite.

L’épisode Sean Penn

Le 8 janvier 2016 sonne la fin de partie pour le baron de la drogue. Il est arrêté après une heure de fusillade dans une de ses caches. Le président mexicain Enrique Peña Nieto annonce son arrestation et, très rapidement, son extradition vers les Etats-Unis est évoquée. Les autorités mexicaines ne voulaient pas s’y résoudre avant, mais l’épisode du tunnel a porté un sérieux coup à la crédibilité du gouvernement et changé la donne.

En janvier 2016: Mexico renonce à juger son baron de la drogue «Chapo»

Quelques jours après, un curieux épisode est révélé. Le 2 octobre 2015, l’acteur et réalisateur hollywoodien Sean Penn, et une actrice mexicaine, Kate del Castillo, ont rencontré El Chapo, en pleine cavale, dans un endroit tenu secret. L’actrice joue dans la série télé La Reina del Sur et fascine El Chapo. Une fascination qui semble réciproque. Elle tente de se justifier: le narcotrafiquant lui aurait proposé, via son avocat et pendant son deuxième séjour en prison, de tourner un film sur sa vie en lui accordant les droits exclusifs. Outre sa plastique avantageuse, un de ses messages postés sur Twitter en 2012 avait attiré l’attention du narcotrafiquant: Kate del Castillo y soulignait avoir davantage confiance en El Chapo que dans le gouvernement mexicain corrompu.

L’actrice cherche alors des producteurs et entre en contact avec Sean Penn. La rencontre avec El Chapo se fait. Sean Penn, se prenant pour un journaliste, espérait le rencontrer une deuxième fois, sans succès. Il se fend d’un article dans le magazine Rolling Stone, le 20 janvier 2016, quelques jours après la capture d’El Chapo, dans lequel il révèle l’existence de la rencontre. Il provoque une vive polémique. Une interview filmée d’El Chapo est également diffusée, celle où le baron de la drogue répond, par l’intermédiaire d’un tiers, aux questions que Sean Penn lui a envoyées après leur rencontre.

Entre deux hurlements de coq

Le narcotrafiquant y apparaît relativement calme, avec son regard mi-halluciné, mi-hagard, engoncé dans une chemise bleue à motifs. Il assure, entre deux hurlements de coq, ne recourir à la violence «que pour se défendre», ne pas avoir consommé de drogues pendant les vingt dernières années, et espérer «mourir de mort naturelle». Pris dans un déluge de critiques, Sean Penn tente de défendre sa démarche en assurant que son but était de «mieux comprendre les ficelles de la guerre contre la drogue».

Le 19 janvier 2017, le narcotrafiquant est transféré aux Etats-Unis. Son avocat principal, Eduardo Balarezo, dénonce ses conditions de détention dans la prison de haute sécurité du sud de Manhattan, appelée aussi la 10 South. Il affirme que son client a des maux de tête et vomit presque tous les jours. Joaquin Guzman Loera ne bénéfice que d’une heure hors de sa cellule pendant les jours de semaine et a droit à deux coups de fil de quinze minutes par mois.

Au Mexique, il avait des privilèges. Dans la prison de Puente Grande, il recevait des prostituées dans sa cellule, ainsi que des détenues, ou même la cuisinière, avec laquelle il entretenait une liaison, relève Anabel Hernandez. Il était fourni en pilules de Viagra et ne se souciait pas toujours du consentement des femmes qui l’attiraient. Des détenues l’ont accusé de viol. El Chapo avait aussi droit à de la nourriture provenant des meilleurs restaurants du coin, à de l’alcool et des médicaments à volonté. Il organisait parfois aussi des fêtes, précise la journaliste, qui a recueilli de nombreux témoignages.

«On ne sait pas s’ils sont vraiment morts»

Le procès prévu à Brooklyn représentera un casse-tête sur le plan de la sécurité, mais aussi au niveau logistique. El Chapo devra en principe être transféré de sa prison du sud de Manhattan à la cour fédérale de Brooklyn tous les jours. Et comme lors de précédentes auditions, cela impliquera de bloquer le célèbre pont de Brooklyn le temps de faire passer cet accusé pas comme les autres. De quoi provoquer d’importants embouteillages dans un New York déjà congestionné. A moins qu’une autre solution ne soit privilégiée.

Le procès a déjà été repoussé plusieurs fois. Il devait d’abord se tenir le 16 avril, puis le 5 septembre. Un document judiciaire daté du 20 juillet 2018 dernier, adressé par le gouvernement américain aux avocats d’El Chapo, dévoile une liste de 28 meurtres qui lui sont liés. Ceux de ses rivaux, d’associés qui ont trahi le cartel, de représentants des forces de l’ordre, mais également d’un ex-garde du corps et d’un cousin.

Eduardo Balarezo balaie ces accusations. L’avocat insiste sur le manque de précisions, met en exergue des informations très lacunaires, et parfois même des fautes d’orthographe dans les noms. «Même au sujet des personnes qu’ils ont nommées, nous n’avons aucune information», a-t-il déclaré en juillet à VICE News. «On ne sait pas s’ils sont vraiment morts. Y a-t-il des corps? Une autopsie montrant qu’ils ont été abattus ou poignardés?» El Chapo plaide non coupable. Sa ligne de défense: il n’est pas le chef tout-puissant que l’on croit. Mais un simple «lieutenant».

En marge du procès, le conflit avec Netflix: Guzmán contre Netflix, saison 1 épisode 1

Il veut voir son épouse

Certaines victimes ne sont pas identifiables pour protéger leur entourage, et la défense d’El Chapo joue sur ce «manque de preuves». Sur les 100 pages à propos des témoins récemment fournies aux avocats de l’accusé, près de la moitié a été caviardée. Le document a ensuite été placé sous scellé quand les avocats ont cherché à en savoir davantage, précise le New York Times.

Une partie des personnes susceptibles de témoigner sont déjà en prison. C’est le cas par exemple de Damaso Lopez Nuñez, alias El Licenciado, que le Mexique a extradé vers les Etats-Unis en juillet. Damaso Lopez Nuñez est un de ceux qui ont aidé El Chapo à s’échapper de la prison de Puente Grande de Jalisco en 2001 – il travaillait au sein de l’administration pénitentiaire pour le procureur de Sinaloa –, avant de gravir les échelons à ses côtés au sein du cartel. Selon des documents judiciaires, il dirigeait une petite armée de sicarios. Son fils a accepté de collaborer avec la justice américaine. Il a plaidé coupable de trafics de drogue devant une cour de San Diego en janvier dernier et espère une remise de peine.

D’autres bénéficient de programmes de protection des témoins, en jouissant d’une nouvelle identité, loin de leurs proches. Les frères jumeaux Pedro et Margarito Flores, qui ont régné sur le trafic de drogue à Chicago, ont par exemple, dès 2008, accepté de collaborer avec les enquêteurs américains pour faire tomber El Chapo. Leur père a été assassiné en 2009, probablement par vengeance.

Habitué à un rythme de vie luxueux quand il n’était pas en cavale, El Chapo ne se contente pas de se plaindre de ses conditions de détention. Il réclame de pouvoir communiquer avec l’extérieur pour… débloquer des fonds pour son procès. Au nom de son client, Eduardo Balarezo fait savoir que la défense ne peut pas faire son travail correctement faute d’argent. «Monsieur le Juge, je demande une modification des règles et qu’on m’autorise à voir mon épouse en face-à-face pour régler ce problème», écrit El Chapo dans une lettre versée au dossier.

Un compte Twitter géré par un fils

Le procès devrait durer entre trois et quatre mois. Et plus si rebondissements. Pendant ce temps, El Chapo a toujours un compte Twitter actif, géré par son fils, Ivan Archivaldo. Il a eu plusieurs femmes, parfois en même temps, ne se souciant pas de se remarier sans même avoir divorcé. La dernière, Emma Coronel Aispuro, une ex-reine de beauté élevée dans un milieu de narcotrafiquants, l’a connu quand elle avait 17 ans. Née à San Francisco, elle bénéficie de la nationalité américaine, comme les jumelles d’aujourd’hui 7 ans qu’elle a eues avec Joaquin Guzman Loera.

Malgré les couleuvres avalées, elle lui est toujours très dévouée et se déplace pour les audiences. En février 2016, elle a accepté de se livrer à une interview télévisée sur Telemundo avec Anabel Hernandez. Avec son regard mélancolique, elle y dit «sa vérité» et révèle notamment craindre pour la santé de son époux en prison. Il aurait une pression trop élevée.

Quant aux cinq fils d’El Chapo, qu’il a eus avec d’autres femmes, plusieurs ont suivi ses traces. L’un est mort, sous les balles d’un gang rival. Mais l’aîné, Ivan Archivaldo, appelé aussi «El Chapito», fait partie des actuels leaders du cartel de Sinaloa, avec son frère Jésus Alfredo, et Ismael «El Mayo» Zambada Garcia, la septantaine, visé par l’acte d’accusation. Ce dernier, contrairement à El Chapo, cultive la discrétion et n’a encore jamais été arrêté. Il a eu recours à la chirurgie esthétique pour changer d’apparence. C’est le grand absent du procès.


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Cet article est initialement paru le 27 octobre 2018.

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