Jamais, depuis les premières «marches de la dignité» à Damas et Alep le 15 mars et l’engrenage infernal de la répression qui s’en est suivi, les choses n’avaient été dites aussi directement à Bachar el-Assad. Et jamais le temps, qui joue contre lui bien plus qu’il ne démobilise les manifestants, n’avait semblé s’accélérer autant que cette semaine.

«Dans l’intérêt du peuple syrien, le temps est venu pour le président El-Assad de se retirer», a ainsi affirmé jeudi le chef de l’Etat américain, Barack Obama, en annonçant un renforcement drastique des sanctions (lire ci-contre). Exactement au même instant, dans un communiqué commun, Paris, Londres et Berlin sommaient le Syrien de «quitter le pouvoir», comme l’Union européenne, puis le Canada. «C’est tout de même étrange qu’au lieu d’offrir leur aide […] Obama et le monde occidental cherchent à attiser la violence en Syrie», a persiflé une porte-parole du Ministère de l’information en Syrie. De son côté, Berne a rappelé son ambassadeur à Damas pour consultations. «La Suisse ne peut tolérer les violations systématiques des droits humains que les forces de sécurité syriennes infligent à la population civile», précise le Département fédéral des affaires étrangères.

Au cours des cinq mois écoulés, ces attaques contre la population civile ont non seulement été «systématiques et généralisées», mais elles «pourraient relever de crimes contre l’humanité», ont consigné noir sur blanc 13 experts mandatés au printemps par le Haut-Commissariat aux droits de l’homme. Leur rapport d’une vingtaine de pages, publié hier, dresse l’inventaire effroyable des exactions perpétrées – du 15 mars au 15 juillet – par les hommes de main du régime d’El-Assad. Aussi bien l’armée, déployée pour assiéger les villes frondeuses et infliger des «punitions collectives» (meurtres de civils désarmés, privation d’eau, de médicaments, de nourritures), que les services d’intelligence (exécutions sommaires, tortures, arrestations arbitraires) ou la police, aux avant-postes de la répression, sont impliqués. Dans ses basses œuvres, le régime a également eu recours à une milice alaouite appelée Shabbiha, à des gangs de jeunes sans foi ni loi, et même, d’après de nombreux témoignages, à des mercenaires étrangers.

Confrontée à la «non-coopération» de Damas, la mission du Conseil des droits de l’homme n’a pu se rendre en Syrie. Mais elle a visité les pays voisins, à l’exception du Liban, où des milliers de Syriens ont fui. Les témoignages compilés devaient étayer, hier dans la journée à New York, l’exposé de Navi Pillay, la haut-commissaire aux Droits de l’homme, devant le Conseil de sécurité de l’ONU réuni en session spéciale sur la Syrie. Alors qu’aucun des trois projets de résolutions condamnant la clique de Damas n’a pour l’heure réussi à passer la rampe du Conseil, notamment en raison des objections russes, la haut-commissaire devait plaider une saisine de la Cour pénale internationale (CPI), comme cela avait été le cas dans le dossier libyen dès le mois de février. La CPI a depuis lancé des mandats d’arrêt contre Mouammar Kadhafi et son fils Saïf pour crimes contre l’humanité.

«La réputation du Conseil de sécurité est en jeu. Depuis cinq mois, il a été incapable de la moindre action», martelait hier à Genève Radwan Ziadeh, responsable du Damascus Center for Human Right Studies. Ce militant syrien en exil, accaparé par le lobbying des capitales, n’accorde pas le moindre crédit aux derniers engagements de Bachar el-Assad. Au téléphone, le président syrien assurait au secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, mercredi soir que les opérations militaires avaient «cessé» dans son pays. Le même jour, 21 personnes auraient payé de leur vie la répression. «Ce n’est qu’une promesse mensongère de plus, sans effet sur le terrain. Le régime n’a pas d’autre possibilité que de tuer. Il sait que, s’il arrête, il aura 5 millions de protestataires dans les rues», poursuit le militant.

La question de l’adoption d’une résolution contre la Syrie par le Conseil de sécurité devrait se reposer très prochainement. Peut-être dans la foulée de la session extraordinaire du Conseil des droits de l’homme qui se tiendra lundi prochain à Genève, à la demande de 26 pays (contre 16 lors de la précédente séance sur la Syrie du 29 avril), dont les quatre membres arabes du Conseil, Arabie saoudite, Jordanie, Qatar et Koweït. Elle pourrait aboutir à la mise en œuvre d’une commission d’enquête internationale indépendante.

Le vent a commencé de tourner pour Bachar el-Assad lorsque les chefs d’Etat de ces pays, silencieux depuis le début de la crise, se sont élevés contre «la machine de mort» syrienne, il y a dix jours. Après les protestations publiques, ils au­raient joué de tout leur poids diplomatique pour que l’étreinte internationale se resserre sur Damas.