Il est difficile de parler de la Déclaration universelle des droits de l'homme sans évoquer un nom, celui d'Eleanor Roosevelt. Epouse du président américain Franklin Delano Roosevelt, elle joua un rôle déterminant dans l'élaboration du document qui fut adopté par l'Assemblée générale des Nations unies le 10 décembre 1948 au Palais Chaillot à Paris. En honneur de celle qui fut, en 1946, la première présidente de la Commission des droits de l'homme de l'ONU, la Ville de Genève inaugure ce vendredi une plaque commémorative à la place des Nations en présence de la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey et du petit-fils d'Eleanor, David Roosevelt.

«Elle dit non à Truman»

Professeur à la George Washington University et directrice des Eleanor Roosevelt Papers, Allida Black était récemment de passage à Genève. Elle rappelle le contexte. «Peu après la mort de son mari Franklin D. Roosevelt, Harry Truman demanda à Eleanor si elle voulait représenter les Etats-Unis à la première Assemblée générale des Nations unies à Londres. Elle refusa, puis finit par accepter. On la nomma à la Troisième Commission de l'Assemblée générale, celle des questions sociales, humanitaires et culturelles en pensant que dans cet organe plutôt mineur, elle serait inoffensive.» «ER», comme aimait-elle à s'appeler, obtint pourtant une grande visibilité en raison du déplacement de millions de réfugiés qui fuyaient l'Europe de l'Est dans l'immédiat après-guerre. Elle eut des échanges verbaux très vifs avec les Soviétiques Andreï Vishinsky, vice-ministre des Affaires étrangères de l'époque et Andreï Gromyko qui ira à ses funérailles pour dire à quel point la diplomatie et l'amitié pouvaient parfois faire bon ménage.

Quand la Commission des droits de l'homme, à peine créée, tint sa première session, le 27 janvier 1947 à New York, Eleanor Roosevelt fut élue à l'unanimité à la présidence. Principale mission de la Commission: élaborer une charte internationale des droits de l'homme. Les débuts furent houleux. Les voix fortes de la Commission, Eleanor Roosevelt, la présidente, le Chinois Peng-Chung Chang, le vice-président et le Libanais Charles Malik, le rapporteur, constituèrent une sous-commission dont le mandat était d'élaborer la charte. Cela provoqua un tollé: «Pas assez représentatif», déplora-t-on. La sous-commission fut élargie à d'autres membres, dont le Français René Cassin, un acteur aussi majeur. Dans ce processus, «ER» jugeait l'esprit d'équipe essentiel. Professeur à Harvard, Mary Ann Glendon se souvient: «Malik et Chang [...] apprirent à se connaître en discutant du thomisme et du confucianisme devant un thé dans l'appartement des Roosevelt.»

En 1948, le troisième projet de déclaration valut des débats nourris: «83 briefings, 163 réunions de la sous-commission et trois mille heures de discussion», résume Allida Black. Ces efforts furent récompensés le 10 décembre 1948. La Déclaration universelle fut adoptée sans vote contraire, mais avec huit abstentions: Biélorussie, Tchécoslovaquie, Pologne, Arabie saoudite, Afrique du Sud, Union soviétique, Ukraine et Yougoslavie. L'Assemblée générale de l'ONU réserva à Eleanor Roosevelt une standing ovation.

Issue de la haute société new-yorkaise surnommée The Swells, Eleanor Roosevelt n'avait pas a priori une vocation à s'engager en faveur des droits de l'homme. Mais elle développa pourtant tout au long de sa vie un activisme de tous les instants. Elle se rendit sur les champs de bataille, publia six livres, tint une émission radiophonie pendant des années ainsi qu'une chronique, «My Day» dans la presse américaine. En 1939, quand le nazisme commençait à ravager l'Europe, une artiste afro-américaine, Marian Anderson, voulait donner un concert au Constitutional Hall de Washington, un endroit symbolique lié aux pères fondateurs de l'Amérique. Les responsables de la salle de concert refusèrent de la louer à une «artiste négro». Sans attendre, Eleanor Roosevelt démissionna de la Daughters of the American Revolution qui possédait le Constitutional Hall. L'histoire fit la une de 487 quotidiens américains. L'ex-Première Dame se demandait pourquoi il fallait combattre le fascisme et tolérer la ségrégation raciale. Marian Anderson organisa finalement son concert au Lincoln Memorial. Ce fut un triomphe. Ce fait local se transforma en débat national. L'artiste afro-américaine passa même une nuit à la Maison-Blanche. Après cet épisode, Eleanor Roosevelt fut traitée de communiste. Les plus extrémistes voulaient lui retirer la nationalité américaine. Elle fit l'objet de menaces de mort. Mais pour elle, c'était un combat moral.