Le nombre imposant de villes qui échappent à la gauche au second tour des municipales surprend. Un phénomène qu'analyse le politologue Pierre Martin, spécialiste des résultats électoraux à l'Institut d'études politiques de Grenoble.

Le Temps: La gauche, visiblement, sort abîmée de ce second tour des municipales dans les villes de plus de 30 000 habitants (sauf Paris et Lyon). Quelle leçon en tirez-vous?

Pierre Martin: Une conclusion paradoxale. A commencer par un contraste, singulier, entre le premier et le second tour. Au soir du dimanche 11 mars, la gauche était en progression (en termes de voix) par rapport aux municipales de 1995. Une semaine plus tard, le 18, le solde en villes était nettement déficitaire! Il s'est donc passé quelque chose entre les deux tours que je compare au précédent de 1995. A l'époque, la droite était au pouvoir à Paris. Elle était divisée entre une majorité et une opposition représentée par l'extrême droite lepéniste. Aujourd'hui, c'est l'électorat de gauche qui est divisé, et c'est l'extrême gauche, ici, qui sanctionne le gouvernement. Non seulement elle n'a pas reporté ses voix vers la gauche, mais on a le sentiment qu'elle les a reportées de l'autre côté, donnant la priorité à son opposition au gouvernement plutôt qu'à son appartenance à la gauche. Bref, la gauche, dimanche, aura eu toutes les peines à rassembler (sauf à Paris et Lyon) les voix de gauche du premier tour. Quant à la droite, elle est parvenue à mieux mobiliser de nouveaux électeurs que la gauche. On observe que des électeurs d'extrême droite, comme à Montauban, se sont reportés sur les listes de la droite, même quand leurs propres listes se maintenaient au second tour. Les élections partielles, législatives et cantonales (comme Fécamp et à Pontoise), montraient d'ailleurs que la gauche restait minoritaire en voix dans le pays, comme aux régionales de 1998 et aux européennes de 1999.

– Qu'est-ce qu'on veut sanctionner?

– L'incohérence et les divisions. Je m'explique: il faut évidemment dissocier, ici, Paris et Lyon du reste de la France. Dans ces deux villes, c'est la droite qu'on sanctionne, en raison de ses divisions. Mais la division est aussi sévèrement sanctionnée là où la gauche est partie divisée à l'élection, comme à Strasbourg. Ou quand, divisée au premier tour, elle s'est rabibochée au second, comme à Grenoble, où le maire (PS) a failli perdre l'élection. J'irai plus loin: je me demande s'il ne faut pas lire dans les résultats de dimanche le désaveu d'un gouvernement qui n'est pas très uni. Car c'est tout de même la première fois que les Français voient certains ministres manifester contre leur gouvernement, ou des députés de la majorité ne pas voter les projets du gouvernement. Ils ont le sentiment que Verts et communistes ont une adhésion à géométrie variable à leur majorité, et cela déplaît.

– Mais n'y a-t-il pas d'autres facteurs de contestation que la division que vous mentionnez?

– Ils ne peuvent pas être de nature économique, puisque la situation n'a jamais été aussi bonne. En termes de division, regardez ce qui s'est passé à Toulouse, qui donne la majorité à la gauche à toutes les consultations nationales. Sociologiquement, c'est une ville de gauche. Mais si Douste-Blazy est largement passé, c'est que les gens pouvaient avoir le sentiment qu'ils allaient mettre au pouvoir une majorité désorganisée. Une majorité où les membres de Motivé-e-s se sont dits prêts à la fusion, mais n'entendaient pas participer à la gestion de la ville!

– Que reste-t-il de la «prime au sortant», qui fut la grande leçon du premier tour?

– Elle a encore joué cette fois-ci, mais pas dans les villes où les formations étaient divisées.

A Orléans, le maire sortant, Jean-Pierre Sueur, n'a pas voulu fusionner avec la liste communiste. De ce fait, les électeurs communistes et d'extrême gauche n'ont pas reporté leurs voix sur son nom. En revanche, en étant bien plus unie à Tours, la municipalité sortante a pu conserver la mairie. A Rouen, les polémiques entre les Verts et le PS au premier tour ont laissé des traces au second.

– Quelle signification donner à l'abstention?

– Elle n'a pas grande signification au second tour, faute de comparaison (toute la France ne vote pas). A Paris, l'afflux de participation au premier tour (par rapport à 1995) dément totalement l'idée que l'abstention est celle de gens dégoûtés par la politique. Car s'il fallait être dégoûté, on devrait l'être par le spectacle parisien! C'est donc la médiatisation et l'excitation sur Paris qui a fait sortir des électeurs de leur indifférence, au profit des deux camps.

Les élections municipales en France, Pierre Martin, Documentation française, Paris 2001.