Varnita est une banlieue boueuse de la grande ville de Bender, aux mains des sécessionnistes de Transnistrie. Avant le conflit de 1992, les usines de Bender et de Tiraspol, sur l'autre rive du Dniestr, fournissaient de l'emploi à tous les habitants de la région, qui vivotent aujourd'hui de petits trafics. Ce dimanche, une longue queue s'étire devant le bureau de vote installé dans le lycée général, perdu au milieu d'immeubles délabrés. Les électeurs patientent sous la pluie, en pataugeant dans une boue de neige fondue. Une noria d'autobus amène les électeurs de Transnistrie, aux frais des autorités sécessionnistes. En milieu d'après-midi, un chauffeur expliquait avoir déjà effectué huit rotations depuis Bender. Tous les autobus sont pleins, et 4000 électeurs avaient voté à 16 heures.

Le gouvernement de Chisinau a refusé l'ouverture de bureaux de vote en Transnistrie et les électeurs doivent donc franchir la ligne de démarcation gardée par des «forces de paix» mixtes, russes, moldaves et transnistriennes. Le gouvernement sécessionniste a fait ouvertement campagne en faveur du Bloc Moldavie démocratique, une coalition d'opposition menée par le maire de Chisinau, Serafim Urucheanu, dans le but de déstabiliser le pouvoir du président, Vladmimir Voronine.

«Dans le bus, il y avait encore des agitateurs qui nous disaient de voter contre Voronine. Beaucoup de gens vont obéir. Pas moi: j'ai profité de leur bus, mais j'ai voté pour les nôtres, pour les communistes moldaves», explique un homme d'une quarantaine d'années, qui préfère s'exprimer dans un italien hésitant plutôt qu'en russe afin de ne pas être entendu par des oreilles indiscrètes. Dans le bureau de vote, des panneaux indiquent les assesseurs responsables des différentes communes de Transnistrie, auprès desquels les électeurs doivent décliner leur identité. Ils peuvent présenter une carte d'identité moldave ou un ancien passeport soviétique, mais pas de documents de Transnistrie. Il n'y a pas de liste électorale, ainsi que le reconnaît le président du bureau, qui écarte cependant les risques de fraude. Une poignée d'observateurs internationaux paraissent désorientés face au chaos bon enfant qui règne dans le bureau. A l'extérieur du bureau de vote, de puissants haut-parleurs diffusent en boucle de la musique traditionnelle et des soldats moldaves des «forces de paix» se mettent en rang avant de pénétrer dans le bureau pour accomplir leur devoir électoral.

Un autre bureau de vote est établi dans le village de Dorotcaia, une enclave moldave sur la rive gauche du Dniestr, à quelques kilomètres de la bourgade de Gligoropol. Seul le bureau de vote établi connaît un peu d'agitation. Le reste du village paraît abandonné. Les maisons tombent en ruines et les jardins ne sont guère entretenus. Certains électeurs sont déboutés. Elena, une jeune professeur de français, n'a pas pu voter. Son passeport soviétique indiquait l'ancienne adresse de ses parents, à Tiraspol, mais elle vit à Gligoropol depuis son mariage, célébré par les autorités de Transnistrie, sans avoir été avalisé par celles de Moldavie.

«Je voulais voter pour Urucheanu, explique-t-elle. Je suis Moldave, mais mon mari est russe. Il faut la paix avant tout, la réconciliation entre nos deux Républiques.» Les 300 000 électeurs potentiels de Transnistrie ne pèsent guère sur un total de 2,3 millions d'électeurs inscrits. De plus, le soutien non-dissimulé des autorités de Transnistrie au Bloc Moldavie démocratique risque de discréditer celui-ci et d'amener beaucoup d'électeurs à se rallier aux communistes de Vladimir Voronine, qui apparaissent comme les meilleurs défenseurs des intérêts nationaux moldaves.