Les élections municipales en Angleterre ont lieu jeudi et deux candidats très différents s’opposent pour la mairie de Londres. La capitale cosmopolite pourrait être dirigée par un maire musulman si d’aventure le travailliste proeuropéen Sadiq Khan, 45 ans, l’emporte. Favori du scrutin, ce fils d’un chauffeur de bus immigré du Pakistan affronte le conservateur Zac Goldsmith, 41 ans, fils d’un milliardaire franco-anglais d’origine juive, Jimmy Goldsmith, décédé en 1997, et marié à une héritière de la famille Rothschild.

La capitale cosmopolite est aussi celle d’un extraordinaire dynamisme économique et une frénésie de construction. Le vainqueur de jeudi succédera au tonitruant Boris Johnson – qui entend défier le premier ministre David Cameron en prenant la tête de la campagne pour le Brexit, la sortie du pays de l’Union européenne, dont le référendum aura lieu le 23 juin – peut se frotter les mains: il héritera d’une ville où l’argent coule à flots. Entre 2000 et 2012, la croissance de Londres a été de 71%, contre 48% pour Paris.

L'immobilier, réceptacle pour des millions

«Pourtant, il faut comprendre que tout ça est partiellement construit sur de l’argent douteux», coupe Robert Barrington. Le directeur de l’association Transparency International a en particulier dans le collimateur les millions déversés dans l’immobilier. Son travail a révélé que 36 342 propriétés à Londres sont possédées par des sociétés enregistrées dans les paradis fiscaux, cachant l’identité réelle de leur détenteur. Cette pratique se concentre sur l’hyper-centre. A Westminster, 9,2% des propriétés sont possédées via des sociétés offshore.

Des tours guidés: «kleptocracy-tours»

Pour illustrer ce flot d’argent sale, Roman Borisovich, un militant anti-corruption russe, organise des visites guidées des propriétés issues de l’argent douteux, surnommées kleptocracy-tours.

Le 5, Belgrave Square, à deux pas de Buckingham Palace, est un excellent lieu pour débuter. La résidence appartient à Oleg Deripaska, un oligarque russe. «L’homme a fait fortune en Russie dans la très sanglante «guerre de l’aluminium», explique Roman Borisovich, qui a avoué s’être fait tirer dessus. «Il faudrait peut-être se demander comment il a fait pour gagner cette guerre, si ce n’est en ayant du sang sur les mains.»

De l’autre côté de la place, au 31, Belgrave Square, on passe en Ukraine. L’imposante propriété est aux mains d’Igor Kolomoisky. L’oligarque ukrainien a été l’un des principaux financiers de la lutte contre les troupes russes dans l’est du pays. «On vient tout juste d’apprendre qu’il possédait cette maison», explique Roman Borisovich. La justice britannique a en effet ordonné le 22 mars la saisie de la propriété, dans le cadre d’un conflit avec la société pétrolière russe Tatneft.

Parce qu’il vient de Russie, et est proche d’Alexeï Navalny, l’opposant et militant anti-corruption russe, Roman Borisovich se concentre sur les propriétés possédées par des oligarques des pays russophones. «Mais depuis que j’ai débuté les kleptocracy-tours, j’ai été contacté par de très nombreux activistes du reste du monde. Le problème est généralisé.»

Un exemple magnifique se situe juste à la sortie de Belgrave Square, où se trouve un grand hôtel particulier en travaux. Propriétaire supposé: le fils d’Hosni Moubarak, l’ancien dictateur égyptien. Encore quelques centaines de mètres: face au grand magasin Harrods, un immeuble de bureaux relativement banal est aux mains de la famille royale du Bahreïn. Selon l’ONG Bahrain Watch, l’argent utilisé pour cet investissement aurait dû revenir à l’Etat, mais a été siphonné par la famille royale.

L'affrontement des candidats

Loin de ces quartiers huppés, dans l’ancien parc olympique de Londres, 6000 personnes étaient réunies jeudi soir dernier. Les deux candidats à la mairie, Sadiq Khan et Zac Goldsmith, s’affrontaient lors d’un débat. Principal sujet d’inquiétude pour les spectateurs: le logement, qui désormais le premier problème de la capitale britannique. Un adolescent de 15 ans a raconté comment sa famille a dû déménager cinq fois à cause de la hausse des loyers. «Je vois de ma fenêtre les grues qui construisent des appartements luxueux, et je sais que ça ne sera pas pour nous.»

Traditionnellement, la politique britannique était de fermer les yeux face à l’origine de l’argent. Cette approche a pourtant des conséquences négatives qui se ressentent dans tout Londres. Couplés au criant manque de logements, les millions injectés font enfler les prix dans l’ultra-centre. Quartier par quartier, l’effet se propage, jusqu’à pousser hors de la capitale britannique les catégories les plus pauvres.

Cette longue complaisance serait-elle en train de changer? En 2013, le premier ministre David Cameron avait promis de s’attaquer au problème des paradis fiscaux situés dans le giron britannique. En particulier, il demande aux Etats offshore de mettre en place un registre des propriétaires ultimes de chaque entreprise. En théorie, les riches milliardaires ne pourraient ainsi plus se cacher derrière des boîtes aux lettres. L’idée est longtemps restée lettre morte. Mais les Panama Papers, révélant que le père de David Cameron a été un grand utilisateur des paradis fiscaux, a relancé la question. Le premier ministre britannique pourrait faire des annonces dès la semaine prochaine. Mais les kleptocracy-tours devraient pourtant pouvoir continuer encore longtemps.