Il fut un temps presque heureux où Haïdar Abou Ismaïl se levait toutes les nuits à 2 heures du matin. Comme des milliers d'autres Palestiniens, il s'engouffrait dans le passage d'Erez, cette sorte de long couloir à bestiaux fait de murs, de grillages et de tôle ondulée. C'était là, au terme des contrôles des soldats qui prenaient plusieurs heures, que se trouvait son moyen de subsistance: conduisant un autobus, il amenait ses compatriotes travailler sur des chantiers en Israël. Lui, passait sa journée dans un entrepôt, attendant de refaire le parcours inverse bien avant que la nuit ne soit tombée.

Tuer le temps

Plus aucun Palestinien, ou presque, ne passe désormais par ce long corridor vide, rendu encore plus sinistre depuis qu'il tombe en ruine. Haïdar Abou Ismaïl n'a pas pu voir le renforcement du dispositif mis en place par l'armée, à la suite de divers attentats-suicides visant les soldats au point de passage: caméras de surveillance, lourd tourniquet en fer, et cette voix qui hurle dans un haut-parleur des ordres incompréhensibles aux rares visiteurs, les sommant de lever leur chemise pour débusquer une éventuelle charge explosive.

Haïdar Abou Ismaïl reste assis sur une chaise en plastique dans la cour de sa maison, ses sandales faisant de petits dessins dans le sable pour tuer le temps. «Vous voyez à quoi j'occupe mes journées? Parfois, je dors plus longtemps, sinon, je bois du thé.» L'homme, 45 ans, a bien pensé à ouvrir une petite épicerie près de sa maison. Mais dans le camp de réfugiés de Jabalia, l'heure n'est pas vraiment à l'accomplissement des initiatives personnelles. «Nous sommes 27 à habiter ici», explique-t-il, sans accompagner ses mots du moindre geste. Seul l'un des trois frères travaille: comme conducteur de taxi, il gagne l'équivalent de 10 francs suisses par jour, alors que les prix, alignés sur ceux d'Israël, n'ont rien à envier aux standards européens. Les neuf enfants d'Abou Ismaïl ont entre 4 et 18 ans. Les plus jeunes vont à l'école, administrée par les Nations unies. C'est aussi l'ONU qui, avec ses distributions de farine, de sucre ou de lentilles permet de faire vivre la famille. Aujourd'hui, dans la bande de Gaza, plus de deux Palestiniens sur trois vivent sous le seuil de pauvreté.

«J'étais un passionné de politique»

Haïdar Abou Ismaïl ira-t-il voter, dimanche, pour désigner un successeur à Yasser Arafat? Pour la première fois, le Palestinien se permet un petit mouvement: c'est un haussement d'épaules. «Autrefois, j'étais un passionné de politique. Mais maintenant, à quoi bon? Les gens vous diront qu'ils vont voter pour Abou Mazen (Mahmoud Abbas). Mais c'est simplement parce que la télévision leur a dit qu'il était le bon candidat. Moi je n'ai plus confiance en personne.»

«Abou Mazen est un combattant», rétorque pourtant la grand-mère, Aicha, 65 ans, ravie de se mêler à la conversation en défendant celui qu'elle appelle déjà «notre président». Le fils, piqué au vif: «Moi aussi je suis en faveur de la lutte. Mais il faut que cela nous mène quelque part. Et où en sommes-nous? Je préférerai encore vivre en Somalie plutôt qu'ici.»

Haïdar Abou Ismaïl a perdu son travail il y a près de quatre ans. L'un de ses collègues, qui faisait le même trajet que lui, avait lancé son autobus sur une foule d'Israéliens, provoquant un carnage près de Tel-Aviv. Progressivement, les permis de travail délivré par les Israéliens se sont taris. Une tendance qui devrait encore se renforcer si le plan de désengagement d'Ariel Sharon devait être mené à bien cette année, comme prévu. D'ores et déjà, il est prévu de fermer la zone industrielle d'Erez où quelque 6000 Palestiniens produisaient des métaux, des meubles, des jouets ou des appareils électriques pour des entreprises israéliennes.

«Les Israéliens veulent nous voir disparaître une fois pour toutes, affirme Haïdar Abou Ismaïl. C'est cela leur plan. Et nous, nous avons quel plan? Voter pour Abou Mazen et attendre tranquillement que le diable nous emporte.»