L'élection présidentielle américaine cuvée 2020 ne ressemble à aucune autre. Le Covid-19 a fortement pesé sur la campagne, le président sortant a été lui-même été contaminé, et la mort de l'Afro-américain George Floyd asphyxié sous le genou d'un policier blanc, suivi d'autres bavures des forces de l'ordre, a embrasé l'Amérique, allant jusqu'à pousser Donald Trump à menacer de faire intervenir l'armée. Alors que le démocrate Joe Biden est donné favori dans les sondages, voici les principaux points à surveiller lors de ce référendum pour ou contre Donald Trump. 

Les grands électeurs: Le chiffre magique est 270. Le président des États-Unis est élu au suffrage indirect par 538 grands électeurs. Les candidats doivent en obtenir au minimum 270 (majorité absolue). Celui qui arrive en tête d'un Etat remporte l'ensemble de ses grands électeurs (sauf deux exceptions, lire-ci-dessous). C'est ce qui explique qu'un président peut être élu sans remporter le vote populaire, comme cela a été le cas pour Donald Trump en 2016 (la démocrate Hillary Clinton avait obtenu près de 3 millions de voix de plus). Le chiffre de 538 équivaut au nombre d’élus au Congrès - 435 à la Chambre des représentants et 100 sénateurs -, auquel s'ajoutent trois grands électeurs pour Washington DC. Depuis George Bush père, à la Maison-Blanche de 1989 à 1993, tous les présidents sortants sans exception ont été réélus. Les 538 grands électeurs éliront officiellement le président et le vice-président le 14 décembre, un vote ensuite validé par le Congrès le 6 janvier. 

Les Etats qui comptent: L'élection se jouera principalement dans 15 Etats (201 grands électeurs), dont les fameux «Swing States», capables de balancer d'un camp à l'autre à chaque élection, rappelle le Cook Political Report. Cette année, la Floride (29), l'Ohio (18), la Caroline du Nord (15) et l'Iowa (6), qui ont penché en faveur de Donald Trump en 2016, sont susceptibles, de basculer dans le camp démocrate. La Pennsylvanie (20), le Michigan (16) et le Wisconsin (10) sont par ailleurs les trois Etats remportés de peu par le Républicain en 2016 qu'il compte coûte que coûte garder dans son escarcelle. Par ailleurs, trois Etats ont été remportés il y a quatre ans à une très faible majorité par la démocrate Hillary Clinton et pourraient le rester: le Minnesota (10), le Nevada (6) et le New Hampshire (4). Ajoutons les Etats traditionnellement républicains, et pas considérés comme des Etats pivots, qui pourraient créer la surprise: le Texas (38), l'Arizona (11) et la Géorgie (16). Si Donald Trump perd le Texas ou la Floride, avec leurs 38 et 29 grands électeurs respectifs, il peut presque dire au revoir à la Maison-Blanche.

Le Maine (4) et le Nebraska (5) sont les deux seuls Etats à ne pas suivre la règle du «winner takes all». Dans les deux cas, le candidat qui obtient le plus de voix remporte deux grands électeurs. Un grand électeur additionnel est attribué au gagnant de chacun de leurs districts fédéraux, deux dans le cas du Maine, trois pour le Nebraska. Il y aura en principe peu de surprises dans les 35 Etats restants (337 grands électeurs). Des Etats du Sud rouges comme le Tennessee ou l'Arkansas, qui s'étaient prononcés il y a quatre ans à plus de 60% en faveur de Donald Trump, resteront très républicains. A l'inverse, l'Oregon, la Californie - l'Etat le plus peuplé (55 grands électeurs) devant le Texas -, ou New York n'ont aucun risque de devenir rouges.

Les votes par correspondance: Plus de 90 millions d'Américains ont déjà voté par correspondance ou par anticipation, en personne, un record absolu. C'est en bonne partie dû à la pandémie, déjà responsable de plus de 230 000 morts aux Etats-Unis. Donald Trump n'a cessé de fustiger le vote par correspondance, habituellement plutôt favorable aux démocrates, en parlant de «fraudes massives» et d'«élections truquées». Les républicains ont lancé de nombreuses actions en justice pour limiter cette possibilité. Si Joe Biden ne remporte pas la présidentielle de façon nette, ou que Donald Trump a de l'avance le 3 novembre, des contestations auront probablement lieu au fur et à mesure que les résultats des votes par correspondance tomberont. Elles pourraient finir devant la Cour suprême. Or la plus haute juridiction du pays est désormais clairement ancrée à droite, avec seulement trois juges progressistes sur neuf, Donald Trump ayant eu l'occasion de nommer trois magistrats conservateurs durant son mandat. Retards et incertitudes pourraient plonger le pays dans le chaos. En 2016, 57 millions d'Américains avaient voté par correspondance ou par anticipation. Le nombre de bulletins envoyés par poste et qui ont été invalidés lors de précédentes élections tournait généralement autour de 1%.

Batailles devant les tribunaux: Le Healthy Elections Project de l'Université de Stanford et du MIT a fait le calcul: plus de 300 procédures concernant des modifications du système électoral à cause de la pandémie sont en cours, dans 44 Etats.

Les éventuels couacs: Pour le vote par correspondance, chaque Etat a ses propres règles. Dans certains Etats, l'électeur doit expressément demander son bulletin (parfois à certaines conditions), dans d'autres il le reçoit automatiquement, en raison du contexte particulier de la pandémie. Retards pour l'envoi du matériel de vote (la poste américaine n'est pas des plus efficaces), fausses adresses, erreurs dans les noms: les couacs se sont multipliés. Des primaires avaient déjà été perturbées par des dysfonctionnements. Dans le Wisconsin et la Pennsylvanie, une deuxième enveloppe de «confidentialité» est exigée, sans quoi le bulletin peut être invalidé. La Pennsylvanie vient de confirmer que les «naked votes» ne seront pas acceptés. Des Etats exigent par ailleurs qu'un témoin signe l'enveloppe extérieure. L'Alabama exige carrément deux témoins. Pour ce qui est des votes par anticipation, des électeurs ont parfois dû faire plus de huit heures de file d'attente pour aller voter. 

Le dépouillement: Si les votes effectués en personne sont tout de suite comptés et annoncés assez rapidement après la fermeture des bureaux de vote, cela ne sera pas le cas des bulletins envoyés par poste. Là encore, les Etats ont des règles différentes. Certains les comptabilisent dès réception, d'autres attendent le 3 novembre, et des Etats les acceptent jusqu'à dix jours après le 3 novembre. La vérification des signatures est aussi soumise à des règles différentes. La Cour suprême vient de rendre plusieurs décisions. Elle a notamment autorisé la Pennsylvanie et la Caroline du Nord à étendre leurs délais, de respectivement trois et neuf jours, alors que les républicains tentaient de s'y opposer. En revanche, une demande similaire faite par le Wisconsin n'a pas été acceptée, une victoire pour les républicains, dans un Etat où Donald Trump est à la traîne. Il faut encore ajouter les près de 9 millions d'Américains vivant à l'étranger, dont près de 80% sont susceptibles de voter, mais avec parfois l'inquiétude que leurs bulletins soient victimes de retards.  

Le 3 novembre, l'ampleur inédite du vote par correspondance compliquera la tâche des chaînes de télévision. Qui, dans un climat de défiance envers les médias, prendra le risque d'annoncer le vainqueur trop tôt? «Nous sommes prêts à compter pendant des jours, voire des semaines. C'est ce que nous avons fait pour les primaires», a précise Joe Lenski, le directeur général d'Edison Research, à l'AFP. 

Les ingérences étrangères: Russie, Iran, Chine... Comme en 2016, il est question d'ingérences étrangères dans le processus électoral. C'est la deuxième grande menace de cette élection. Tant Facebook, Twitter qu'Instagram ont démantelé des campagnes de désinformation de la part de hackers étrangers prêts à perturber le déroulement de l'élection. Les réseaux sociaux avait été sévèrement critiqués en 2016 pour leur passivité. Le 9 septembre, un lanceur d'alerte a révélé que le secrétaire à la Sécurité intérieure par intérim, Chad Wolf, lui a demandé de cesser de lui fournir des rapports sur une éventuelle ingérence de la Russie mais de se concentrer sur la Chine et l'Iran, a priori plus favorables à Joe Biden. 

Le climat de violences: Donald Trump pourrait perdre et ne pas reconnaître pas sa défaite (il n'a pas voulu se prononcer en faveur d'une transition pacifique du pouvoir). Ou alors annoncer sa victoire le jour J sans attendre les résultats des votes par correspondance qui pourraient au final donner Joe Biden gagnant. Dans les deux cas, il est fort probable que le président dénonce des «fraudes massives» et des «élections truquées», provoquant un nouveau climat de violences. C'est la principale crainte qui entoure le scrutin. Des groupes d'extrême droite ont donné le ton en envisageant de kidnapper Gretchen Whitmer, la gouverneure démocrate du Michigan, et de prendre d'assaut le Capitole de Lansing. A Washington, des commerces se sont barricadés dans la perspective de débordements. Les ventes d'armes ont par ailleurs augmenté dans le pays. Jeudi, la chaîne de supermarchés Walmart a décidé de retirer provisoirement les armes et munitions de ses rayons, à cause la situation pré-électorale tendue et des violences survenues à Philadelphie après la mort d'un Afro-américain abattu par des policiers.  

Le poids des Latinos: Plus large groupe de minorités devant les Afro-américains, les Latinos sont 32 millions à pouvoir voter (13,3% de la population). La Californie (7,9 millions), le Texas (5,6) et la Floride (4,3) regroupent les plus fortes populations d'Hispaniques. Ils sont très disputés, mais peu enclins à se rendre aux urnes. L'enjeu est précisément de les mobiliser, en raison de leur poids. En 2016, près d'un tiers avaient voté en faveur de Donald Trump et 62% s'estiment démocrates selon les indications du Pew Research Center. En Floride notamment, ils sont la cible de campagnes de désinformation qui viseraient à favoriser le président sortant. 

Le choix des Afro-américains: Ils votent très largement démocrate et l'affaire Floyd, suivie d'autres drames impliquant des policiers blancs, ainsi que l'essor du mouvement Black Lives Matter, pourraient les inciter à voter davantage. En 2016, les Afro-américains représentaient 12% des votants, et 88% avaient voté en faveur d'Hillary Clinton. Leur taux de participation a toutefois chuté de 7 points depuis les deux mandats de Barack Obama. La perspective d'avoir une première vice-présidente noire, avec Kamala Harris, devrait les inciter à voter en nombre. Malgré quelques gaffes, Joe Biden reste populaire auprès de cet électorat, ne serait-ce que parce que Barack Obama, dont il a été le vice-président, le soutient activement. 

L'érosion des femmes blanches: Il a beaucoup été question des «femmes blanches de banlieues» pendant la campagne. Arme secrète de Donald Trump en 2016, elles sont toujours plus nombreuses à lui tourner le dos et à soutenir Joe Biden. Le président espère les reconquérir en faisant poindre la menace de «destructions des banlieues et du rêve américain» en cas de victoire démocrate. «Femmes des banlieues, allez-vous m’aimer, s’il vous plaît? J’ai sauvé vos quartiers, pas vrai?», a lâché Donald Trump dans un meeting. Ce message pourrait faire un flop dans les urnes. Une association a même vu le jour. Les «Suburban Women Against Trump» (SWAT), environ 9000 membres dans 35 Etats, militent en faveur de Joe Biden. En 2016, selon le Pew Research Center, 47% des femmes blanches avaient voté pour Donald Trump, contre 45% pour Hillary Clinton. Un vote qui a été décisif dans des Etats comme le Michigan, le Wisconsin ou la Pennsylvanie. Cette fois, c'est Joe Biden qui devrait en profiter. En 2018 déjà, lors des élections de mi-mandat, les républicains ont perdu la majorité à la Chambre des représentants en partie à cause de la perte de soutien parmi les femmes blanches des banlieues pavillonnaires. 

La participation: Plus de 252 millions d’Américains répondent aujourd'hui aux critères pour aller voter. En 2016, le taux de participation était de 55,5%, taux qui a peu varié depuis 1928. Il pourrait cette fois être plus élevé malgré le Covid-19, le scrutin se transformant en référendum pro ou anti-Trump et en débat autour de l'avenir de la démocratie américaine.

Le précédent Gore-Bush en 2000: En 2000, George W. Bush n'a remporté la course à la Maison-Blanche qu'après cinq semaines de bataille politico-judiciaire en raison d'irrégularités en Floride (des bulletins mal perforés). Le démocrate Al Gore avait remporté le vote populaire - 48,38% des voix contre 47,87% pour son adversaire -, mais George W. Bush avait obtenu 271 grands électeurs contre 266. Divisée, la Cour suprême, à majorité conservatrice, a ordonné d'arrêter le recomptage des près de 43 000 bulletins litigieux, désavouant Al Gore. Le démocrate a fini par admettre sa défaite. Le 7 novembre, des chaînes de télévision avaient un peu trop rapidement annoncé sa victoire, avant de revenir en arrière.

Les autres enjeux: Si toute l'attention est focalisée sur la présidentielle, les Américains renouvellent aussi les 435 sièges de la Chambre des représentants, 33 des 100 sièges du Sénat, élisent 11 gouverneurs (sur 50), ainsi que des milliers de postes au niveau local (juges, maires, conseils municipaux, shérifs...). A cela s'ajoutent des initiatives et référendums locaux. Parmi les objets soumis en votation figurent la réintroduction des loups dans le Colorado, la dépénalisation de la consommation de champignons hallucinogènes à Washington DC et dans l'Oregon, l'avenir des chauffeurs Uber et des chasseurs de primes, en Californie. Dans le Mississippi, c'est le symbole des troupes confédérées sur le drapeau de l'Etat qui fait débat.