France

Election présidentielle: mon marathon dans un champ de mines

Ce ne fut pas une campagne présidentielle normale, mais un tsunami d’audace, de larmes et de colère. «Le Temps» était présent au cœur de ce marathon politique inédit et stupéfiant. Notre correspondant à Paris Richard Werly raconte 

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Ce ne fut pas une campagne présidentielle. Ce fut un marathon dans un champ de mines. Je me souviens de 2007 et de 2012. Par deux fois, débarqué de Bruxelles en appui aux correspondants du Temps, j’avais sillonné la France sur les traces des candidats à l’Elysée. Je me souviens de Charléty, stade parisien choisi par Ségolène Royal pour son dernier rassemblement, sous un soleil radieux. Yannick Noah faisait monter l’ambiance. Michel Rocard se tenait coi, les yeux embués par le souvenir de son fameux meeting du «joli» mois de mai 1968. Puis vint le soir où, salle Gaveau, Nicolas Sarkozy s’avança en vainqueur. Sous le regard du préfet Claude Guéant, son «Richelieu» masqué par les rideaux grenat…

Je croyais, en 2017, retrouver la ferveur de 2012 que l’étonnant François Hollande, propulsé par la primaire PS après le suicide politique de Dominique Strauss-Kahn, avait, à la surprise de tous, réussi à créer. Je le revois traverser à pied le hall bondé de la gare du Nord, à Paris, pour embarquer dans un train régional à destination de Laon. Une bise claquée à deux banlieusardes pressées d’«éjecter Sarko». Puis le débrief dans le wagon bondé, aux côtés du député PS René Dosière, sur cette présidence «normale» que l’adversaire du «monde de la finance» jurait d’incarner à l’Elysée. Hollande avait compris la France avec simplicité. Il savait lui parler. L’autisme de la fièvre sarkozyste avait, par enchantement, fait de lui un bon docteur, au chevet d’un pays assoiffé de calme et de sérénité. Il pleuvait un peu sur la Bastille, ce 7 mai au soir. Valérie Trierweiler lui tendit les lèvres pour un baiser de «First Lady». Tragique malentendu amoureux, politique et présidentiel.

Tout devait se jouer entre «Nicolas le mauvais» et «François le petit». Leurs ducs et spadassins fourbissaient leurs sabres. Le séisme Macron a fait entrer l’avenir par effraction

On ne raconte pas une campagne électorale comme celle qui s’achèvera dimanche. Car il y en eut plusieurs avec, pour la première fois, le feuilleton des primaires, et l’inlassable feuilleton télévisé des chaînes d’information. La vraie campagne, celle qui s’achèvera dimanche, s’ouvrit avec le renoncement de François Hollande, au soir du 1er décembre 2016. Mais comment ne pas se souvenir des autres et de leurs fantômes? Celui de Sarko, qui hanta la primaire de la droite. Celui de François Hollande, que son statut de président sortant aurait dû imposer comme candidat naturel de sa majorité plongée dans une guerre de tranchées. Celui d’Alain Juppé, «tué» par l’ombrageux François Fillon, meilleur client du Temps depuis sa venue à Lausanne, au Forum des 100. Je me souviens de nos trois rencontres. La première à son QG du boulevard Saint-Germain. La seconde à l’Hôtel des Bergues, à Genève. La troisième, juste avant le premier tour, en marge de son meeting de Lille. Fin de partie médiocre, presque lugubre, sur fond de «Penelopegate». «Il nous a humiliés. Macron, lui, va nous enterrer», me répétait encore, jeudi, un de ses anciens ministres. Pas faux.

Emmanuel Macron. Le dynamiteur en chef de la politique française. Je suis au Monde, à mon bureau. Bord de fenêtre, cinquième étage, à gauche en sortant de l’ascenseur. Le quotidien du soir, actionnaire du Temps, a la gentillesse d’accueillir son correspondant en France. Lequel s’efforce en retour d’être le moins encombrant possible. L’écran, donc. Il est 20 heures ce 1er décembre 2016. Quelques jours plus tôt, l’ancien ministre de l’Economie a franchi le Rubicon et mis le cap sur l’Elysée. L’annonce d’une déclaration présidentielle, tombée in extremis, m’a tiré en urgence d’une réception culturelle suisse. Je regarde, étonné, les visages perplexes des «plumes» du Monde. 20h20. Hollande abdique. Le roi est nu. Nuit longue en perspective. Le bureau du tandem de journalistes Davet-Lhomme, les deux exécuteurs en chef du quinquennat avec leur livre testament Un président ne devrait pas dire ça… (Stock), est au bout du couloir. «Ce métier, on le fait pour ça», lâche un rédacteur en chef. Respect. Cette campagne sera aussi, pour moi, le spectacle de cette formidable fabrique de l’information qu’est Le Monde. Promis, je vous la raconterai un autre jour.

L’avenir par effraction

Macron, ou un éclat de rire. Il en dit long de son incroyable confiance en lui. Quelques semaines plus tôt, à l’aube d’un matin d’octobre, me voici assis, dans le TGV pour Strasbourg, à côté de son épouse, Brigitte. Lui compulse ses notes et sourit de me voir égaré parmi les conseillers d’En marche!, son mouvement nouveau-né. L’article du Temps – «Un TGV pour l’Elysée» – circulera beaucoup. Le sourire de l’audace. Car personne n’y croyait. Mort programmée par suffocation, faute d’«espace politique» entre le PS et Les Républicains. A quoi bon, pour ce trentenaire, courir ce marathon? Le match présidentiel, tout le monde le pensait, serait soit celui des revenants, soit celui de leurs héritiers adoubés aux primaires. L’écrivain Patrick Rambaud, Prix Goncourt et chroniqueur de leurs deux quinquennats en feuilleton monarchique, me l’avait prédit. Tout devait se jouer entre «Nicolas le mauvais» et «François le petit». Leurs ducs et spadassins fourbissaient leurs sabres. Le duel de 2017 s’annonçait comme celui du passé. Le séisme Macron a fait entrer l’avenir par effraction.

La passion politique

Un homme est mort. François Fillon gît devant nous, début avril, debout derrière son micro, résolu à affronter jusqu’au bout l’opprobre des médias, qu’il considère désormais comme des ennemis. Je garde encore en tête cette discussion, avec sa communicante Anne Méaux, autour d’une table à l’écart de la Maison du Danemark, sur les Champs-Elysées. «C’est le meilleur, mais il ne croit pas assez en lui», avait-elle dit. Sacré retournement. Pour avoir refusé de quitter le terrain, et pour avoir trop cru dans son étoile d’éternel second enfin devenu premier, Fillon a suicidé son camp. Dernier échange téléphonique avec Vincent Chriqui, son directeur de campagne, trois jours avant le premier tour. Y croyait-il encore? «Oui, car la droite dispose d’un vote caché.» Bien vu. Mais c’est Dupont-Aignan qui, le 23 avril, a ramassé la mise. 4,8%. Trois points de plus qu’en 2012. Avec ces voix, François Fillon se qualifiait pour la finale. Il a perdu. Même plus vivant.

Ne riez plus. Une dame est triste. Françoise est professeure de lycée à la retraite. Nous sommes à Toulouse, dans un amphi où s’exprime Jean Tirole, le Prix Nobel d’économie 2014. L’intéressé déroule son exposé. Le problème de la France? «Avoir protégé les employés au lieu de protéger l’emploi.» Françoise, syndicaliste, scrute l’austère professeur. Sa fille est au chômage. Son fils passe d’un contrat d’embauche précaire à l’autre. Elle me parle de la prospérité suisse. Je lui fais, en retour, un rapide descriptif du marché helvétique de l’emploi. Attroupement. Tirole, affairé à signer ses livres, nous rejoint un instant et acquiesce. Un militant mélenchoniste lève le ton. Il me parle de Jean Ziegler, cette «conscience morale». Voici que le Venezuela s’installe dans notre discussion de comptoir, en fin de conférence d’un Prix Nobel d’obédience libérale. Les Français adorent la politique jusqu’à en souffrir. Ils adorent refaire des mondes qui n’existent pas. Tant mieux. Dans quel autre pays un militant de La France insoumise pourrait-il vous dire «Nous obligerons Macron, dans la rue, à rimer avec Proudhon»? C’était avant que Mélenchon ne s’impose dans les débats et se démultiplie en hologrammes. Proudhon croyait au socialisme libertaire. Mélenchon, lui, veut surtout débrancher le PS asthmatique.

L’heure des fractures. Je les ai rencontrées. J’ai vu les yeux de la France apeurée. Et sur le champ de mines disséminées par le Front national, j’ai failli exploser. Fréjus, mi-septembre 2016. Aux «Estivales» de l’extrême droite, Marine Le Pen parle sans complexe de la «France libre» et accapare déjà – comme elle le refera lors du funeste débat télévisé – l’héritage du général de Gaulle que les amis politiques de son père tentèrent d’assassiner.

L’heure des fractures. Je les ai rencontrées. J’ai vu les yeux de la France apeurée. Et sur le champ de mines disséminées par le Front national, j’ai failli exploser

Me voici convié à dîner par une militante niçoise du FN. Tailleur bleu. Jupe blanche. Chaussures rouges. Vive le patriotisme! Jusqu’à ce que sa colère vienne tuer le romantisme du souper. Paroles de «voisins et d’amis licenciés» débitées à la chaîne. Exemples de «la France submergée par les Arabes» étayés de chiffres tous plus effarants les uns que les autres. J’ai soudain rêvé de prendre la mer, comme dans le clip vidéo de Marine Le Pen où la patronne du FN se fait filmer à la barre d’un voilier. Laissons à Fillon son château de la Sarthe, à Hamon son revenu universel et à Mélenchon ses rêves inassouvis de révolution pas toujours tranquille…

Le «pays assiégé»

Je me revois encore, vers minuit, essayer de convaincre ma convive frontiste que la politique n’est pas nécessairement un duel et que, peut-être, un banquier au pouvoir ne signifie pas que ses richissimes amis pilleront avec lui la salle des coffres de l’Elysée. C’était il y a huit mois. Le tsunami Macron n’avait pas encore déferlé, charriant avec lui toutes les incertitudes d’une France politique recomposée. Ma voisine prônait une digue FN, envers et contre tout, pour protéger «ce pays assiégé». J’ai regardé une dernière fois sa tenue tricolore. La colère l’avait emporté sur le charme. Il ne me restait plus qu’à faire, pour rentrer à l’hôtel, ce qu’Emmanuel Macron propose désormais aux Français: me mettre en marche.

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