Metro North est le train des pendulaires. Michael Bloomberg, le maire de New York, l'a pris l'autre jour pour aller faire un saut dans le Connecticut tout proche. Il n'est pas descendu à Greenwich, capitale mondiale des hedge funds et premier arrêt après la frontière: c'est aussi le fief Ned Lamont, candidat officiel du Parti démocrate au Sénat, dans l'élection qui a lieu mardi. Bloomberg, qui fut démocrate, est devenu républicain. Il avait rendez-vous à Stamford, l'arrêt suivant, avec Joseph Lieberman, sénateur en titre, démocrate aussi, mais qui a défié le choix de son parti et se présente comme indépendant.

Le maire apportait son soutien à celui que la gauche démocrate appelle Turncoat Joe (Joe qui a tourné sa veste) ou Bush-lite. Il lui a prêté des conseillers, organisé pour lui deux levées de fonds au cours de repas très chers. Les deux hommes ont les mêmes conceptions centristes, et la même position sur la politique américaine en Irak et au Proche-Orient. C'est le cœur de la bataille qui se livre au Connecticut. Mais Lieberman n'avait déjà plus besoin de l'aide de son puissant voisin. Il va retrouver mardi soir aisément son siège de sénateur, infligeant à la gauche du Parti démocrate une défaite à la fois sévère et ambiguë.

Joseph Lieberman - tout le monde dit Joe - est à 64 ans un politicien professionnel, élu pour la première fois quand il en avait 28. Il a été candidat à la vice-présidence il y a six ans, avec Al Gore, quand l'Amérique était pacifiée et pouvait enfin envisager d'envoyer un juif à la Maison-Blanche. Il a été candidat à l'investiture démocrate en 2004, et il s'est heurté alors pour la première fois à la gauche militante du parti.

L'Amérique était en guerre. Joe avait approuvé sans état d'âme l'invasion de l'Irak et il n'a pas varié, critiquant seulement la conduite de la guerre et demandant, comme tout le monde, la démission de Donald Rumsfeld.

Le second choc avec la gauche a eu lieu ce printemps quand Ned Lamont a défié Lieberman dans le parti, pour le punir de son vote d'octobre 2002 (pouvoir de guerre accordé à Bush) sur lequel il n'est pas revenu, à la différence de John Kerry ou de John Edwards. Ce fut la curée: tout ce que le mouvement anti-guerre compte de blogueurs et d'activistes, d'une côte à l'autre, s'est mobilisé pour abattre «le traître». Et Joe, le 8 août lors des primaires dans son Etat, a mordu la poussière. Mais en admettant sa défaite ce soir-là, le sénateur a annoncé qu'il serait candidat quand même, sans le parrainage de son parti, en dernière position sur le bulletin qui porte les noms des candidats.

Réaction d'orgueil blessé d'un élu au long cours? Un peu sans doute. Mais c'est surtout la démonstration éclatante qu'il y a plusieurs maisons dans le Parti démocrate (comme chez les républicains d'ailleurs). Face à une aile qu'on nomme ici «libérale», qui a ou a eu des sympathies socialisantes, il y a un camp de «guerriers froids», qui n'admettaient aucune concession au camp communiste, et aujourd'hui accordent autant d'importance aux questions de sécurité et de défense qu'à la protection sociale, à l'école ou à la santé.

Joe Lieberman est aussi un vieux renard calculateur. Il sait qu'au Connecticut il y a plus d'inscrits indépendants sur les listes électorales que d'encartés républicains et démocrates. Et il savait bien ce qu'il allait se passer dans le camp conservateur. Sauf Michael Bloomberg, républicain exotique, et quelques autres, le parti du président n'a pas appelé à voter pour le dissident d'opposition, mais il a attaqué avec une dureté inouïe les Ned Lamont's Democrats, «faibles sur la sécurité et contre le terrorisme». Résultat: les voix du Parti républicain ont émigré du candidat officiel laissé pour compte, Alan Schlesinger, vers Lieberman. Et le démocrate estampillé est devenu minoritaire dans un Etat qui est pourtant acquis au parti.

Ned Lamont était un héraut inattendu et bienvenu de la gauche. Bienvenu parce qu'il est très riche et pouvait financer lui-même sa campagne. Inattendu parce qu'il vient d'un milieu patricien et d'une enclave républicaine (Greenwich) où il fut élu local. L'étonnant est aussi qu'il a beaucoup d'accointances avec la famille Bush. Même milieu bancaire d'origine et d'environnement cossu en Nouvelle Angleterre. Le Round Hill Club, dont Lamont a démissionné juste avant de partir en campagne, est orné d'un portrait de Prescott Bush, le grand-père, sénateur aussi.

Joe Lieberman a promis de voter, réélu, avec les démocrates qui ont voulu l'humilier. Si le nouveau Sénat, comme c'est probable, est coupé en deux, sa voix sera peut-être même décisive.