Emietté: c'est ainsi qu'apparaît, au seuil de la campagne des élections européennes (et alors que la campagne n'a pas même commencé) le paysage des partis politiques français. Inventaire: à droite, sous les regards à la fois consternés et impuissants du président Chirac, chef officieux de l'opposition, le gaulliste historique Charles Pasqua a rejoint, dans la résistance à l'Europe de Maastricht, la formation de Philippe de Villiers. Le centre, représenté par l'UDF François Bayrou, résiste bec et ongles au leadership autoritaire du RPR, parti néogaulliste entraîné par Philippe Séguin. Pour une double raison: d'une part, le chef de la formation gaulliste ne représente pas, aux yeux des centristes, le bon chef de guerre d'une campagne européenne, lui qui, si longtemps, s'est opposé à l'Europe de Maastricht, mais – fonctions obligent – s'y est rallié au raccroc.

«Turbo» Cohn-Bendit

A gauche, la famille est à peine plus unie. Déjà, les Verts, entraînés par le «turbo» Cohn-Bendit, ont fait liste séparée pour l'échéance de juin. Non sans contradictions d'ailleurs: longtemps défiants de l'Europe des marchands, les Verts sont amenés, avec cette tête de liste remuante, à revaloriser l'Europe, pour autant, comme le redit volontiers leur tête de liste, d'en faire quelque chose. De prendre acte de la logique libérale qui sous-tend l'Union européenne, mais de l'«encadrer» par des préoccupations sociales et de qualité de vie.

Le Parti communiste a, lui aussi, décidé de jouer seul. Dans une démarche originale du reste: Robert Hue a en effet décidé d'intégrer à la liste de son parti 50% de personnalités, ni compagnons de route, ni membres inscrits du PC (on parle entre autres de Régis Debray), histoire de ragaillardir l'image du parti, de lui donner une image d'ouverture que vient renforcer une nouvelle approche de l'Europe, moins négative.

Mais c'est surtout le retour sur terre de Jean-Pierre Chevènement, rétabli de l'accident d'opération du mois de septembre dernier, qui sème la contestation. Car l'homme ne s'est pas contenté de prêcher un «law and order» à la française ou de lancer des attaques cinglantes contre l'«Allemand» Cohn-Bendit, représentant, selon lui, des «élites mondialisées» et les partenaires écologistes de la majorité. Fort de son prestige et de son autorité occulte, il a irrité (on ne s'en cache même plus en plein conseil des ministres) en se mêlant de la gestion de certains dossiers de ses collègues: les ratés de l'intégration (Martine Aubry) ou les insuffisances judiciaires en matière de délinquance des mineurs (Elisabeth Guigou). Son Mouvement des citoyens sera finalement le seul partenaire des socialistes dans la bagarre qui s'annonce. Encore faudra-t-il trouver un dirigeant inspiré: François Hollande, secrétaire général du PS ou Jack Lang, cheval de retour de la génération Mitterrand?

Extrême droite enfin: pour Bruno Mégret, maître d'un «Front national bis» depuis une semaine, les Européennes sont le tremplin idéal d'une ambition qui couve depuis des mois. Créer une liste aux Européennes, c'est manifester clairement, pense-t-il, le renouveau du mouvement créé par Le Pen.

Pas de doute: cet émiettement est d'abord fonction d'un mode de scrutin (la proportionnelle), qui exalte les divisions sans vraiment faire perdre, sauf surprise, à la majorité comme à l'opposition, leurs places respectives dans l'électorat. De plus, les Européennes sont encore regardées par les Français sinon comme une élection de fantaisie et sans véritable enjeu, du moins comme une occasion de faire entendre des humeurs. De faire sentir la variété des sensibilités – sur l'Europe notamment – qui traversent l'opinion comme les partis eux-mêmes.

Ne nous méprenons pas cependant: ces divisions disent autre chose encore. Dans la majorité, c'est d'abord un mode de fonctionnement, voulu, consenti. Arbitre d'une gauche plurielle secouée par des oppositions parfois très marquées, le premier ministre Lionel Jospin a su jusqu'ici siffler la fin de la récréation à dates régulières et affirmer la politique de son gouvernement une fois que Verts ou communistes avaient secoué l'attelage pour dire leur différence sur tel ou tel dossier.

A droite, la reconquête du pouvoir devrait appeler naturellement à l'unité. Or trois facteurs jouent le mouvement centrifuge. C'est d'abord le débat, toujours pas résolu, entre «souverainistes» (de Villiers, Pasqua) qui se veulent fidèles à la pensée et l'action de De Gaulle d'une part et partisans déclarés de l'Europe de l'autre. C'est ensuite, un peu atténuée par les déboires récents du FN, la tentation d'un rapprochement avec l'extrême droite, dont Charles Millon, dirigeant de La Droite (autre liste, encore, aux Européennes) est la figure emblématique. De Millon à Bayrou passent toutes les nuances d'un rapport avec Le Pen ou Mégret, allant de l'accommodement au rejet. Et où, avant tout, prédominent, chez les plus ambigus comme Madelin, les appétits électoraux.

Enfin, faute d'un débat théorique sérieux, les divisions qui agitent sans répit l'opposition de droite laissent voir, aveuglément, l'ambition de chefs de clan: Madelin, Bayrou, Sarkozy, Séguin cachent mal que leurs affrontements ont, en bout de piste, le pouvoir personnel pour objet. A Matignon ou, mieux, à l'Elysée.