Les élections présidentielles de ce samedi 31 octobre auront-elles lieu en Côte d’Ivoire? Cela fait en effet plusieurs semaines que les leaders de l’opposition appellent à la désobéissance civile et à empêcher sa tenue à tout prix, pour protester contre le troisième mandat «anti-constitutionnel» selon eux, brigué par le président sortant Alassane Ouattara, qui s’y est «résigné», affirme-t-il, après le décès de son «dauphin», le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly. 

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Face au boycott des autres candidats, hormis un poids plume accusé de «faire-valoir», Alassane Ouattara, mène campagne pour vanter son bilan, bien réel. Le président sortant quadrille le pays avec une débauche de moyens qui tranchent avec la paupérisation dans laquelle de nombreux Ivoiriens ont sombré, suite aux mesures prises pour limiter la propagation du coronavirus. Tandis que le pouvoir en place et l’opposition se défient à coups de déclarations incendiaires, des affrontements intercommunautaires ont éclaté en plusieurs endroits, avant tout circonscrits aux régions d’où sont originaires les responsables de l’opposition, causant la mort d’une trentaine de personnes.

Une classe politique d’un âge canonique

Alors que plus de 75% de la population a moins de 35 ans, la classe politique ivoirienne, qui se déchire à nouveau, a atteint un âge canonique: 78 ans pour le président sortant Alassane Ouattara, qui brigue un troisième mandat controversé, après avoir modifié la Constitution; 86 ans pour l’ex-président Henri Konan Bédié, qui rêve de prendre sa revanche après avoir été chassé du pouvoir par un coup d’Etat en 1999; 75 ans pour Laurent Gbagbo, président de la Côte d’Ivoire de 2000 à 2011, qui pour la première fois depuis son transfert à La Haye, a pris mercredi la parole depuis Bruxelles, où il réside, après 8 années de procès et son acquittement par la Cour pénale internationale.

Quant à Guillaume Soro, 48 ans, qui multiplie les rodomontades depuis Paris à l’encontre de son ex-mentor Alassane Ouattara, il incarne à lui seul les turpitudes de la classe politique ivoirienne depuis des décennies. Espoir de renouveau? L’ex-CEO du Credit Suisse Tidjane Thiam, 58 ans, a fait part ce mercredi 28 octobre à Abidjan, par la voix du porte-parole de la plateforme de l’opposition Pascal Affi N’Guessan, qu’il rejoignait leurs rangs.

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A quelques jours des élections, la population est sur le qui-vive, reste le plus possible chez elle, fait des réserves. «J’ai de quoi tenir quelque temps avec ma famille, car ces prochains jours, tout est possible», explique Mariam D., consultante, qui, comme beaucoup de ses compatriotes, a le sentiment d’être prise en otage par une classe politique dont les mêmes acteurs s’allient et se déchirent depuis plusieurs décennies, prêts à entraîner avec eux le pays dans l’abîme.

«Pourvu qu’on ne retombe pas dans le même scénario qu’il y a dix ans, espère-t-elle, car je ne suis pas prête à revivre cela.» Les récents affrontements font en effet resurgir le spectre de la crise post-électorale de 2010-2011, qui avait causé la mort de quelque 3000 personnes. Dans ce contexte de «stress national», des Abidjanais ont préféré quitter la capitale économique pour se mettre «au vert» dans leur village natal; d’autres ont anticipé une crise potentielle et envoyé leur famille à l’étranger.

Opération «barrissement de l’éléphant»

Comment expliquer que la Côte d’Ivoire, moteur économique de l’Afrique de l’Ouest, soit à nouveau au bord du gouffre, avec de potentielles répercussions sur toute la sous-région, où l’on craint une crise post-électorale comme celle qui prévaut en Guinée voisine? Pour l’analyste politique ivoirien Franck-Hermann Ekra, «la Côte d’Ivoire aurait pu faire l’économie d’un énième désastre électoral si le président Ouattara avait mis à profit ses deux mandats pour procéder à une véritable réconciliation des Ivoiriens, et à reconstruire un Etat de droit qui fait aujourd’hui cruellement défaut».

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Quant à Venance Konan, rédacteur en chef du quotidien pro-gouvernemental Fraternité Matin, il estime qu'en Côte d'Ivoire, «on fait de la politique sans aucune vision pour le pays, l’essentiel étant le gain immédiat, peu importent les moyens».

L’armée ivoirienne a lancé cette semaine l’opération «barrissement de l’éléphant», composée de 35 000 représentants des forces de l’ordre qui seront positionnés sur toute l’étendue du territoire dans le but de sécuriser le scrutin du 31 octobre; un nom choisi à dessein, parce que, c’est bien connu, «l’agresseur recule quand l’éléphant barrit». D’ici là, le pays vit en apesanteur, les projets, les investissements sont gelés, les gens retiennent leur souffle, en priant leur dieu, quel qu’il soit, d’éviter à leur pays de sombrer dans une nouvelle crise électorale.