La statue du commandeur va-t-elle vaciller? Président depuis avril 2016, Hashim Thaçi ne s’est pas engagé dans la campagne, mais les législatives anticipées de dimanche risquent fort de prendre l’allure d’un plébiscite pour ou contre sa personne. Tous les regards seront braqués sur les performances du Parti démocratique du Kosovo (PDK), la formation qu’il a créée et qui regroupe la majorité des anciens combattants de l’Armée de libération du Kosovo (UÇK). En face, toutes les formations le jurent: elles refuseront toute alliance post-électorale avec le PDK. L’engagement fait consensus, depuis la Ligue démocratique du Kosovo (LDK, centre droit) jusqu’au mouvement Vetëvendosje (gauche souverainiste), en passant par la liste du premier ministre sortant, Ramush Haradinaj, dont la démission au cœur de l’été a provoqué ce scrutin anticipé.

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La cohabitation Thaçi et Haradinaj, tous deux anciens commandants de la guérilla, était particulièrement tendue. Depuis l’été 2018, le premier s’est engagé dans une négociation avec le président serbe, Aleksandar Vucic, visant à trouver un règlement définitif au conflit opposant la Serbie à son ancienne province et qui passerait par une redéfinition des frontières. En clair, il s’agirait de céder à Belgrade le nord du Kosovo, majoritairement serbe, tandis que Pristina pourrait être dédommagé en obtenant quelques territoires dans la vallée de Presevo, dans le sud de la Serbie, majoritairement peuplée d’Albanais. Les deux hommes ont multiplié les rencontres et se voyaient déjà reconnus comme les artisans d’un compromis historique. Las, cette option a beau être soutenue par l’administration américaine, elle se heurte à l’opposition de l’Allemagne, qui dénonce le risque d’un précédent régional. Elle est aussi loin de faire l’unanimité en Serbie et provoque de vives oppositions au Kosovo. Ramush Haradinaj a justement axé sa campagne sur la défense de l’intégrité territoriale du pays, menacée par de tels projets.

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Emigré en Suisse

Mais pourquoi l’ancien chef de la guérilla est-il ainsi devenu le plus chaud partisan d’un accord avec Belgrade? Né en 1968 dans un village de la Drenica, une région de collines au cœur du nationalisme albanais du Kosovo, Hashim Thaçi participe aux manifestations de 1989-1990, avant d’émigrer en Suisse où il rejoint les cercles militants de la diaspora, des groupuscules qui allient nationalisme et référence au marxisme-léninisme du régime stalinien d’Enver Hoxha en Albanie. En 1994, le Mouvement populaire du Kosovo (LPK) donne naissance à l’UÇK, et Hashim Thaçi devient le «commandant Serpent». Il effectue quelques séjours clandestins au Kosovo. Mais «quand il apparaît sur la scène internationale en prenant la tête de la délégation albanaise aux négociations de Rambouillet, en février-mars 1999, prélude aux bombardements de l’OTAN, personne ne le connaît», se rappelle un journaliste de Pristina.

Dans un Kosovo rongé par la corruption, partiellement reconnu sur la scène internationale et dont les citoyens sont soumis au régime des visas européens, la colère monte

Porte-parole de la guérilla, puis chef d’un gouvernement provisoire formé à Tirana, il s’impose comme l’homme fort de l’après-guerre. Le PDK met en coupe réglée le pays, contrôlant toutes les activités économiques et traquant ses opposants, notamment les militants de la LDK, la formation historique du nationalisme albanais, sans réaction de la tutelle internationale. Des membres de la Mission intérimaire des Nations unies au Kosovo (Minuk) reconnaissent que celle-ci était tétanisée par le risque d’un affrontement avec les anciens combattants de la guérilla.

Se présenter en faiseur de paix

On souligne souvent la proximité d’Hashim Thaçi avec les services secrets américains comme avec les français, mais le «Serpent» sait surtout se rendre indispensable en se posant comme le seul à même de garantir la stabilité du pays. «Les partisans d’un accord supposent que les anciens fauteurs de guerre sont toujours les mieux placés pour faire la paix, et jouent donc la carte d’Hashim Thaçi comme celle d’Aleksandar Vucic (le président serbe issu de l’extrême droite) en pensant qu’eux seuls pourraient faire accepter un compromis historique aux opinions publiques», explique Belgzim Kamberi, du Parti social-démocrate (PSD), en coalition avec le mouvement de Ramush Haradinaj. Pourtant, dans un Kosovo rongé par la corruption, partiellement reconnu sur la scène internationale et dont les citoyens sont soumis au régime des visas européens, la colère monte, et seule l’exode vers l’étranger permet de différer une explosion sociale.

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Le pouvoir de Thaçi est-il vraiment menacé? Durant les derniers jours de la campagne électorale, le PDK a mis toutes ses forces dans la bataille, mobilisant son électorat traditionnel qui pourrait être tenté de se rallier à d’autres formations tout aussi «patriotes», comme le mouvement Vetëvendosje. Tous les moyens sont bons. La presse et les réseaux sociaux kosovars bruissent d’affaires d’achats de vote, tandis qu’il est toujours plus difficile pour la diaspora de voter, cette dernière étant a priori désireuse de changement. L’objectif est simple: arriver en tête, puisque la Constitution donne au premier parti un avantage exorbitant. Même si celui-ci ne dispose pas d’une majorité, la présidence du parlement lui est réservée et il peut présenter deux fois un candidat au poste de premier ministre.

«Cette règle fixée par la Cour constitutionnelle a perturbé le jeu politique, poussant les partis à former des alliances contre-nature», explique le politologue Artan Murati de l’Institut démocratique du Kosovo (KDI). S’il franchit cette étape, Hashim Thaçi compte bien sur ses «amis» américains pour convaincre, une fois de plus, les autres formations de se rallier à une coalition conduite par le PDK. Le Kosovo est un pays où l’on a déjà vu l’ambassadeur des Etats-Unis diriger les débats parlementaires en envoyant des SMS depuis la tribune publique.

L’ombre de la justice internationale

Toutefois, ces élections ne sont pas la seule menace qui pèse sur Hashim Thaçi. Depuis l’été, la nouvelle Chambre spécialisée pour les crimes de l’UÇK a convoqué plusieurs anciens combattants pour des interrogatoires à La Haye, dont certains compagnons d’Hashim Thaçi. «L’épée de Damoclès de possibles inculpations pourrait amener les dirigeants du Kosovo à des compromis dictés par la communauté internationale», estime un diplomate occidental. Tout cela si la colère sociale ne bouscule pas d’abord le système de pouvoir établi depuis vingt ans par le «Serpent».

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