Il brandit la douille. Conférence de presse, mercredi, où le candidat à la présidentielle Charles-Henry Baker fait le récit d’une nuit de calvaire. Dans le département de la Grande Anse, à huit heures de route de Port-au-Prince, des partisans du candidat Jude Célestin ont tiré sur ceux de son parti, Respè. On dénombre deux morts et plusieurs blessés, dont les photographies sont projetées derrière le candidat. «Tirez sur moi, plutôt que sur le peuple», lance Baker qui ne sort pas sans son pistolet.

La violence des campagnes électorales n’étonne personne dans un pays qui n’a pas connu de vote apaisé de mémoire d’homme. Mais beaucoup se joue dans cette élection, à un moment historique où la communauté internationale a promis des sommes sans précédent pour reconstruire le pays. Selon les sondages réalisés en Haïti, deux candidats se détachent clairement parmi les dix-neuf politiciens qui convoitent le palais. Mirlande Manigat, en tête avec plus de 30% d’intentions de vote, est une universitaire, épouse de l’ancien président Leslie Manigat, dont la réputation d’indépendance devrait lui permettre d’accéder au second tour de la présidentielle.

Le challenger est un quadragénaire en bras de chemise, son sourire triomphal hante les murs du pays depuis plusieurs semaines. Candidat désigné par le président Préval, Jude Célestin est un ingénieur qui fut ministre du gouvernement actuel et incarne une forme de continuité dans la gouvernance d’Haïti. Sa campagne agressive qui ne laisse pas un centimètre du champ public sans sa présence – clips radio, télé, affiches, défilés de musique, soirées électorales massives, défilés dans toutes les rues de toutes les villes – soulève quelques doutes sur son financement. Jude Célestin bénéficie en tous cas des voitures de l’Etat pour ses sorties dans le pays. «C’est un avantage démesuré», affirme le rédacteur en chef du quotidien Le Nouvelliste.

Pour Frantz Duval, l’abus de biens publics par les candidats liés au pouvoir en place est une tradition locale. «Ces élections sont importantes parce qu’il s’agit pour celui qui sera élu d’attribuer les fonds internationaux de la reconstruction aux intérêts qu’il veut servir.» Plusieurs observateurs voient déjà dans la campagne de Jude Célestin s’activer les tics du népotisme à l’haïtienne. La continuité dont se réclame le politicien pourrait aussi, pour un peuple qui n’a pas encore digéré la faiblesse de la réaction du président Préval après le séisme, constituer un handicap.

En général, Jude Célestin communique peu avec la presse étrangère dont il estime qu’elle ne lui sera d’aucune utilité dans la campagne. L’Agence France Presse a publié une enquête sur le diplôme accordé par l’EPFL dont le candidat se targue. Il semble que Célestin n’ait jamais fréquenté officiellement les bancs de l’université lausannoise. Jointe par téléphone, Rita Célestin Rancy, la sœur du candidat, dément l’information. «Il est évident que Jude a obtenu son diplôme. Vous savez combien la presse raconte n’importe quoi.»