«Je peux maintenant joindre mes proches au Tigré. Mais la ligne est souvent coupée. On ne parle pas de politique. Ils ont trop peur», témoigne Mekonen Berhe, un exilé tigréen installé en Suisse depuis 2006. Cet ancien collaborateur du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a sa mère, ses frères et sœurs à Mekelle, la capitale du Tigré. Cette région aux velléités sécessionnistes a été reprise en mains par l’armée éthiopienne en novembre dernier.

Pendant des semaines, Mekonen Berhe n’a plus eu de nouvelles de sa famille. Le Tigré était coupé du monde. Fin février, il est parti pour l’Ethiopie pour aller voir sur place. «A Addis-Abeba, j’ai enfin pu parler à mes proches mais ils m’ont dissuadé de venir», raconte-t-il. La situation est aujourd’hui plus sûre à Mekelle mais, à l’extérieur de la ville, les combats avec les autorités locales déchues continuent.

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Dans ces conditions, impossible d’organiser au Tigré ce lundi 21 juin les élections législatives très attendues et plusieurs fois repoussées. Parvenu au pouvoir en 2018 à la faveur d’un arrangement entre les partis politiques de l’ancienne coalition, le premier ministre, Abiy Ahmed, espère enfin obtenir la légitimité des urnes.

Le Tigré sera la seule région entièrement exclue du processus électoral. Dans tout le pays, au moins 20% des circonscriptions ne pourront voter lundi à cause des troubles grandissants dans de nombreuses régions. Deuxième pays le plus peuplé d’Afrique, l’Ethiopie est en effet une mosaïque de 80 peuples à la cohésion fragile.

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Espoirs déçus

Pourtant, l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed avait soulevé d’énormes espoirs. Le jeune dirigeant avait commencé par libérer des milliers de détenus politiques. Puis il a rétabli les relations avec l’Erythrée voisine, ce qui lui avait valu le Prix Nobel de la paix. Mais les prisons se sont de nouveau remplies d’opposants et le premier ministre renoue avec les vieux réflexes autoritaires du pays.

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De plus, la guerre au Tigré attire à l’Ethiopie une pluie de critiques à l’étranger, en particulier de l’allié américain qui a remis en cause une partie de sa coopération. L’ONU met en garde contre une famine au Tigré, alors que l’acheminement de l’aide est compliqué. Un constat catégoriquement rejeté par Addis-Abeba. Les ONG ont documenté plusieurs massacres, commis par les deux camps et des humanitaires ont été témoins d’exécutions.

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Bataille de narratifs à Genève

«Ce sont les civils qui paient le prix de cette guerre», pointe Mekonen Berhe. Qui s’étonne du manque d’écho de ce conflit. «La déstabilisation de l’Ethiopie a le potentiel de créer une gigantesque crise migratoire», dit-il, rappelant que les ressortissants de l’Erythrée voisine, fuyant la dictature, sont les réfugiés les plus nombreux en Suisse.

L’exilé est allé manifester mardi dernier à Genève, en marge du sommet entre Joe Biden et Vladimir Poutine, pour dénoncer «les crimes de guerre» et les «viols contre les femmes». Le lendemain, c’était au tour des soutiens du gouvernement éthiopien d’appeler le nouveau président américain à ne pas se mêler des affaires intérieures de l’Ethiopie.

«Réflexe nationaliste»

«Le gouvernement d’Addis-Abeba joue sur le réflexe nationaliste, analyse Paulos Asfaha, historien à l’Université de Genève et spécialiste de l’Ethiopie. Les Ethiopiens sont très peu au courant de ce qui se passe au Tigré. Les médias présentent le conflit comme une guerre contre l’ancienne junte.»

En effet, avant l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed (un membre de la communauté oromo, le groupe le plus important d’Ethiopie), les Tigréens monopolisaient le pouvoir à Addis-Abeba. Progressivement écartés des positions d’influence, les membres du Front populaire de libération du Tigré (FPLT) se sont repliés dans leur région. Et ils ont engagé un bras de fer avec le pouvoir central. Abiy Ahmed les accuse d’avoir attaqué des bases de l’armée au Tigré, justifiant l’offensive de novembre dernier.

De fait, il y a très peu de solidarité en Ethiopie avec les Tigréens, vus comme les maîtres du pays. «Il y a beaucoup de jalousie, reconnaît Mekonen Berhe. Mais n’oublions pas que c’est l’ancien gouvernement qui a amorcé le développement économique de l’Ethiopie. Jusqu’alors, le pays était davantage connu pour ses famines récurrentes que pour sa croissance à deux chiffres. Aujourd’hui, la famine est de retour», se désole-t-il, assurant ne pas être membre du FPLT.

Ce parti, dominant jusqu’en 2018, conserve de nombreux relais à l’étranger. Ancien ministre de la Santé du gouvernement éthiopien, le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, actuel directeur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en faisait partie. «Vu l’ampleur des atrocités présumées, il faudra davantage que des rapports d’ONG pour espérer une réconciliation. En réalité, le fossé ne fait que s’élargir entre les Tigréens et le gouvernement éthiopien», s’inquiète Paulos Asfaha. Et ce ne sont pas les élections de ce lundi, dont le Tigré sera spectateur, qui le combleront.