La première chaîne de télévision allemande ARD, associée à France 2, a relancé ce week-end les spéculations: l'Union chrétienne-démocrate (CDU) aurait-elle reçu d'Elf-Aquitaine des dons occultes lors de la reprise en 1992 de la raffinerie est-allemande de Leuna? Selon ARD, 30 millions de marks auraient été versés par Elf sur le vœu de François Mitterrand pour soutenir la campagne électorale de Helmut Kohl. ARD se base sur le témoignage d'un informateur de haut rang proche de l'ancien président français. Ce versement aurait été voulu par Mitterrand dans l'intérêt de la politique européenne de son pays.

Depuis plusieurs années circulent de nombreuses spéculations autour du rachat de la raffinerie de Leuna. L'auteur du reportage de la télévision allemande refusait dimanche de parler à d'autres journalistes prétextant qu'il continuait ses recherches. Helmut Kohl a réagi très vivement à cette attaque. Dans un communiqué, il a sèchement martelé que cette thèse n'était qu'«invention et mensonge», qu'il ne s'était jamais entretenu de la chose avec François Mitterrand et qu'il n'avait jamais eu connaissance de telles transactions. Il considère ces accusations comme le «nouveau sommet d'une campagne diffamatoire» dirigée contre lui (lire encadré). Une commission d'enquête parlementaire chargée de faire toute la lumière sur la question n'a mené à aucun résultat. A la publication du rapport en 1998, les sociaux-démocrates se sont indignés et ont immédiatement demandé l'ouverture d'une deuxième procédure.

Le rachat de la raffinerie de Leuna en 1992 par Elf-Aquitaine fut l'une des importantes privatisations en ex-Allemagne de l'Est. Cet engagement fut présenté comme le plus vaste «projet de coopération franco-allemand depuis 1945». Avec un investissement de 4,8 milliards de DM, Elf-Aquitaine reçut en contrepartie une promesse d'aide de 1,4 milliard DM et put reprendre le réseau de stations essence Minol. Selon Klaus Schucht, ancien membre de direction de la Treuhandgesellschaft, la société chargée de privatiser les sociétés de l'Allemagne de l'Est, Loïc Le Floch-Prigent, alors PDG d'Elf, aurait été prêt à payer «pratiquement n'importe quel prix» pour décrocher le contrat. Il tenait à faire de cette raffinerie une plate-forme pour partir à la conquête des marchés de l'Est. Si Le Floch-Prigent était très intéressé par cet investissement, Philippe Jaffré, son successeur, le fut beaucoup moins. Elf-Aquitaine envisagea en 1994 de se retirer. Helmut Kohl intervint alors personnellement auprès du premier ministre français Edouard Balladur et menaça d'exiger un remboursement de dommages à hauteur de 1,8 milliard de DM. Cette intervention eut l'effet souhaité: les Français se plièrent aux exigences allemandes.

La nouvelle direction se mit alors à découvrir des transactions douteuses: le PDG d'Elf déposa plusieurs plaintes dont deux en Suisse, en juin 1998 et en janvier 1999. Quelque 256 millions de francs français auraient été détournés dans ce cadre. Cette somme a été versée le 24 décembre 1992 par Elf-Aquitaine sur le compte de Nobleplac à Genève. Cette société écran appartenait à l'homme d'affaires français André Guelfi. Selon Hubert Le Blanc-Bellevaux, délégué de la direction d'Elf, ces versements auraient servi «à satisfaire le lobby allemand». André Guelfi affirme avoir transmis cet argent à deux autres sociétés écrans domiciliées au Liechtenstein. Selon Le Monde et Libération, cette somme aurait ensuite été reversée à l'homme d'affaires Dieter Holzer et à Pierre Lethier, un ancien employé des services secrets français. C'est là que les traces se perdent.

Dieter Holzer, qui vit actuellement à Monaco, a reconnu devant les juges genevois qu'il avait fait beaucoup de «lobbying» en faveur d'Elf-Aquitaine. Selon la Süddeutsche Zeitung, il aurait reçu à ce titre 50 millions de DM. En 1997, les parlementaires du SPD auraient bien voulu qu'il comparaisse devant les rapporteurs de la commission d'enquête. Il fut pourtant protégé personnellement par Helmut Kohl et il bénéficia d'une «protection des sources». L'homme d'affaires sarrois avait alors ses entrées chez le trésorier de la CDU Walther Leisler Kiep, le secrétaire d'Etat à la défense Holger Pfahls et le chef d'état-major de la Chancellerie Friedrich Bohl. Dieter Holzer nie avoir versé des pots-de-vin à des partis politiques. Au contraire de Karl-Heinz Schreiber, le marchand d'armes, Dieter Holzer est considéré comme un homme d'affaires raffiné et discret. «De Holzer, on n'apprendra jamais rien», a écrit la Süddeutsche Zeitung à son sujet.