Proche-Orient

Elias Sanbar: «On est en train de faire sortir les Arabes de scène»

Pour l’historien et écrivain, l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas est engluée dans les querelles de succession et prisonnière de sa rivalité avec le Hamas

Ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco, Elias Sanbar s’en prend à «l’ivresse de la force» qui impose son fait au Proche-Orient. Depuis 70 ans, note-t-il, on s’emploie à faire «sortir de scène» les Palestiniens. Selon lui, il en va de même aujourd’hui pour les populations des Etats arabes de la région. Elias Sanbar a participé aux rencontres Orient-Occident, qui se tiennent à Sierre jusqu’au 2 juin.

Le Temps: La reconnaissance de Jérusalem comme la capitale d’Israël par les Etats-Unis est présentée par certains comme une occasion de «tourner la page». Dans une région dévastée, ne vaudrait-il pas mieux, du point de vue palestinien, s’accommoder des nouvelles réalités?

Elias Sanbar: Tournez les choses comme vous voudrez: ce prétendu «regard neuf» ne consiste en réalité qu’en une adhésion aveugle à une sorte d’ivresse de la force. Il n’y a rien d’autre. Trump n’a aucune volonté de régler la question du Proche-Orient, il ne pense qu’à son électorat et axe sa politique sur des théories millénaristes fumeuses. [Le premier ministre israélien] Benyamin Netanyahou, lui, ne pense qu’à échapper à la prison tant il traîne de très grosses casseroles. Ce que l’on voit à l’œuvre, c’est l’idée que je peux faire ce que bon me semble quand les rapports de force me sont favorables. On a déjà vu les résultats de cette ivresse lors de la première guerre d’Irak (en 2003). Les Américains ont donné l’Irak, un pays gigantesque, deuxième producteur de pétrole, à l’Iran. La Russie est maintenant super-présente en Syrie. S’agit-il d’une nouvelle victoire américaine? Considérer qu’un rapport de force favorable vous autorise à ne plus respecter aucune règle, c’est de la folie.

Le chef de la diplomatie suisse, Ignazio Cassis, a semblé lui aussi suggérer un changement d’approche en prônant de revoir le rôle de l’UNRWA, l’agence chargée des réfugiés palestiniens…

Très humblement, je ne crois pas que de tels propos correspondent à son rang. Votre ministre est, en fait, embêté par le fait qu’il y ait des millions de réfugiés. Je trouve ces propos assez pathétiques et inquiétants, émanant d’une voix suisse. Je ne veux rien dire de plus méchant.

Mais plus largement, je pense qu’il y a quelque chose en cours à l’échelle régionale. Il y a 70 ans, la naissance d’Israël s’est accompagnée d’une disparition de la Palestine. Depuis lors, nous assistons à la tentative forcenée de réussir à ce que les Palestiniens sortent définitivement de scène pour que la disparition soit complète. Ça ne marche pas, c’est clair.

Or, ce qui se passe actuellement dans les pays de la région, Syrie, Irak, Yémen, c’est une tentative similaire pour faire sortir les Arabes de scène. Le processus est très largement entamé. Plusieurs pays arabes qui étaient des pivots historiques ne seront plus jamais tels que nous les avons connus.

Les Arabes eux-mêmes n’ont-ils aucune responsabilité dans cette situation?

Si, entre autres avec ce que l’on a appelé les printemps arabes et leurs suites, mais pas seulement. Il y a surtout une lâcheté assez répandue parmi beaucoup d’Etats qui auraient pu empêcher ce malheur. Regardez les conséquences de la politique d’apprenti sorcier qui a été menée en Irak, lorsqu'on nous a doctement expliqué que si on bombarde les peuples, ils pourraient devenir démocrates. Maintenant, nous avons exactement le même discours sur l’Iran.

On a pris aujourd’hui l’espace sans lequel les Palestiniens n’auraient pas pu tenir le coup et auraient disparu. Ce qui nous a sauvés, c’est qu’on nous a chassés «chez nous». Cet espace parlait notre langue, partageait notre cuisine et notre musique, avait la même histoire littéraire… C’est fondamental: nous avons été exilés, jamais dépaysés. C’est cela qui a permis un réceptacle de l’exil, et c’est cela qui est maintenant en train d’être démoli.

La Palestine devient-elle néanmoins marginale?

La centralité est toujours là, mais c’est vrai que, avec des centaines de milliers de morts, la souffrance est devenue supérieure dans ces pays arabes. Mais il ne faut pas confondre la centralité et les dégâts. Il y a les dégâts, les massacres et des injustices terribles, mais de l’autre côté, vous avez une question qui est têtue, et qui ne bougera pas. Supposez qu’ils imposent tout, Jérusalem, la Cisjordanie… Mais que fait-on avec les 5 millions de Palestiniens qui sont là? On les avale, on les détruit? Les Palestiniens sont la question, ce n’est pas une question abstraite.

On a peu entendu, à Ramallah, l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas lorsque les Israéliens tiraient sur la foule à Gaza…

Il aurait fallu faire plus. Fondamentalement, l’Autorité aborde la question de Gaza à travers le prisme de sa relation avec le Hamas et non celui de la population. Le fait que le Hamas décide de chevaucher la vague de la colère de la société civile était tout à fait prévisible. Mais ce qui est intolérable, c’est de voir la souffrance de la population de Gaza, qui se sent abandonnée aussi bien par le Hamas, qui la prend en otage, que par l’Autorité palestinienne qui ne se soucie pas d’elle.

A Ramallah, la désaffection est par ailleurs très forte. Beaucoup de gens commencent à se dire qu’ils ne vont pas bouger. Qu’ils [les Israéliens] nous annexent, et dans quelques années, nous demanderons les droits civiques!

Quelle est la marge de manœuvre de l’Autorité palestinienne?

Elle est très limitée. L’Autorité est engluée dans des calculs de succession, et donc les cadres ne pensent plus suffisamment à l’occupant. Certains pensent que le moment venu, ils pourront relever le défi, mais rien n’est moins sûr, car cette crise interne affaiblit tout le camp palestinien. Vous savez, il y a une courte vue criminelle. On a l’impression que les Israéliens agissent en se disant «Advienne que pourra». S’ils se relèvent, on les cassera, s’ils tiennent tête, on provoquera une autre guerre… On ne cesse de parler d’un plan de paix américain mais, de fait, il n’y aura un plan que lorsque les Etats-Unis seront sûrs qu’un dirigeant palestinien sera prêt à le signer. Mais ils ne le trouvent pas pour l’instant.

Cette situation pourrait être totalement inversée si certains pays qui comptent osaient reconnaître la Palestine, car ils créeraient ainsi des réalités difficilement contournables. On peut dire d’un Etat reconnu qu’il est occupé, mais on ne peut pas dire qu’il n’existe pas.

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