«La reine! La reine!», s’exclame la foule en liesse quand Elisabeth II apparaît au balcon de Buckingham Palace, impatiemment attendue par des dizaines de milliers de Britanniques venus la célébrer, peut-être pour «la dernière fois». Perchés sur des lampadaires, armés de jumelles, assis sur les épaules d’un parent ou tout simplement hissés sur la pointe des pieds, petits et grands ont envahi le Mall, majestueuse artère arborée menant au palais, dans l’espoir d’apercevoir la souveraine de 96 ans à la santé déclinante, dont les apparitions se font rares.

Quand elle arrive enfin, vêtue de bleu et prenant appui sur une canne, au terme de la traditionnelle parade militaire du Salut aux couleurs, les vivats explosent. Les fanions aux couleurs nationales arborant son portrait s’agitent frénétiquement et les téléphones portables sont portés à bout de bras pour tenter de capter quelques images souvenirs. Beaucoup de spectateurs avaient pris leurs quartiers dès le petit matin, sous un soleil radieux, au premier des quatre jours de festivités organisées pour les 70 ans de règne d’Elisabeth II.

«J’ai vu la reine au balcon!», s’enthousiasme Jenny Lynn Taylor, 38 ans, une Américaine résidant au Royaume-Uni, qui travaille dans le marketing. «Je ne l’avais jamais vue en personne», ajoute-t-elle, interrogée par l’AFP, «fière» de participer à cet «événement historique»: elle affiche déjà 70 ans de règne et «nos enfants ne connaîtront même pas cette monarchie». «Je l’aime, elle est incroyable. Elle a consacré toute sa vie à son devoir, plus que quiconque d’entre nous», intervient son amie Kate Asplin, 30 ans, manager dans la communication.

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Sans Harry et Meghan

Une bonne demi-heure plus tard, les acclamations redoublent d’intensité quand Elisabeth II revient sur le célèbre balcon drapé de rouge, pour un survol aérien de la Royal Air Force, cette fois avec les membres actifs de la famille royale, dont son fils le prince héritier Charles et son petit-fils William en uniforme, ainsi que leurs épouses et enfants.

Absents donc le prince Harry et son épouse Meghan, qui ont assisté à la parade discrètement depuis un autre bâtiment, pour leur premier retour ensemble au Royaume-Uni depuis leur fracassant départ en Californie en 2020. Manque aussi le prince Andrew, qui a payé des millions de dollars pour mettre fin à une plainte pour agressions sexuelles.

Mais plus que la famille royale, c’est pour la reine que la plupart avaient fait le déplacement. Car ce jubilé de platine est inédit au Royaume-Uni. Montée sur le trône à 25 ans à la mort de son père, George VI, le 6 février 1952, Elisabeth II est la première dans l’histoire millénaire de cette monarchie à afficher un règne aussi long. Il est peu probable que ses successeurs battent son record: Charles a 73 ans, son fils William bientôt 40 ans.

«Elle sera dure à remplacer»

«Le jubilé de la reine, c’est une fois dans sa vie. C’est la seule fois où on peut l’apercevoir, c’est assez émouvant (…), magique», confie la développeuse web Aude-Marine Danede, Française de 30 ans «fascinée» par la monarchie. «C’est peut-être la dernière fois qu’on voit Sa Majesté participer à un événement public, nous voulons montrer notre reconnaissance», abonde Gilbert Falconer, 65 ans, venu d’Ecosse. «Elle sera dure à remplacer».

Vêtu d’un costume aux imprimés Union Jack, Liam Roddis, 49 ans, employé d’une autorité locale du nord de l’Angleterre, est venu dire sa «fierté» face à une reine qu’il voit comme un symbole de stabilité. «Elle nous a tirés de beaucoup de moments difficiles, elle nous conduit dans la bonne direction».

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Un peu déçu qu’Elisabeth ne passe pas les troupes en revue – une tâche laissée au prince Charles en raison de ses problèmes de mobilité –, David Hare est venu «pour célébrer avec (s)a reine». «J’ai été à tous les mariages (royaux), passant parfois la nuit», explique ce très patriote élagueur de 61 ans, une veste Union Jack sur les épaules. Mais c’est aussi une parenthèse bienvenue et «tout simplement chouette de pouvoir faire la fête ces quatre prochains jours» en ces temps difficiles qui ont été marqués par «le Covid et cette très triste guerre en Ukraine».

Aucune volonté d’abdiquer

«J’espère que les prochains jours seront l’occasion de réfléchir à tout ce qui a été accompli au cours des 70 années, tout en regardant l’avenir avec confiance et enthousiasme», a déclaré dans un message écrit la souveraine, cheffe d’Etat de 15 royaumes, du Royaume-Uni au Canada en passant par la Nouvelle-Zélande. Les félicitations ont afflué du monde entier, le président français Emmanuel Macron saluant son «dévouement» à «l’amitié indéfectible» franco-britannique. Même le parti républicain irlandais Sinn Fein a souligné son rôle dans le processus de paix en Irlande du Nord, une démarche longtemps inimaginable de la part de l’ex-vitrine politique de l’IRA.

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Confirmées seulement mercredi soir par le palais, les apparitions d’Elisabeth II, devenue rares, sont très attendues. Car sa santé inquiète: depuis une nuit à l’hôpital en octobre, elle a annulé quasiment toutes ses apparitions officielles. Affaiblie depuis la mort de son époux Philip l’an dernier, elle a du mal à marcher. Elle ne montre cependant aucune volonté d’abdiquer et a fait plusieurs apparitions surprise récemment, souriante et détendue.

Dans cette ambiance de fin de règne, la monarchie se trouve confrontée à des critiques croissantes, notamment dans les anciennes colonies, concernant le passé esclavagiste de l’Empire britannique. Au Royaume-Uni, la reine reste très aimée de ses sujets avec 75% d’opinions favorables selon l’institut YouGov, mais son héritier Charles est bien moins apprécié (50%). Seuls 39% des Britanniques pensent que l’institution existera encore dans 100 ans.

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