Investiture démocrate

Elizabeth Warren prend de l’avance et des coups

Avec un Bernie Sanders affaibli par une crise cardiaque et un Joe Biden happé par le scandale ukrainien à l’origine de la procédure d’impeachment contre Donald Trump, la candidate a le vent en poupe. Et si c’était elle qui devait affronter le président américain l’an prochain?

Elizabeth Warren avait tout pour arriver sereine à l’Université d’Otterbein, à Westerville (Ohio), où s’est déroulé, mardi soir, le quatrième débat télévisé des candidats à l’investiture démocrate pour la présidentielle de 2020. Pendant qu’elle grimpe dans les sondages, son principal rival, Joe Biden, pris dans la tempête de l'«affaire ukrainienne», perd des points et Bernie Sanders se remet tout juste d’une crise cardiaque. Un alignement des planètes favorable? Pour l’instant, oui. Mais devenir la favorite signifie aussi subir plus d’attaques. C’est ce que la sénatrice a expérimenté mardi soir.

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L’amitié avant la politique

Le choix de Westerville, petite localité de l’Ohio, proche de Columbus, n’a rien d’anodin. L’université en briques rouges avait déjà hébergé des meetings de candidats républicains, comme ceux de Bob Dole en 1996, de John McCain en 2008 et de Mitt Romney en 2012. Mais surtout, l’Ohio fait partie de ces «swing states», ou Etats-pivots, capables de voter autant démocrate que républicain. Après avoir contribué à l’élection de Barack Obama, l’Etat a basculé dans le camp trumpiste en 2016. Et Donald Trump y perd désormais des plumes, en raison notamment de sa politique commerciale qui frappe durement les agriculteurs. L’Ohio pourrait donc de nouveau basculer dans le camp démocrate en 2020, même si sa population, qui devient plus blanche et plus âgée, semble de plus en plus républicaine.

Dans un bar, l’expression de doutes

Sur place, ces divisions et hésitations se ressentent vite. Y compris au sein de mêmes familles. Zachary, la vingtaine, parle de sa mère qui vote Trump alors qu’il hésite lui entre Bernie Sanders et Andrew Yang. «Je suis républicaine, mais je ne peux pas voter pour Trump. Il représente tout ce que je déteste», souligne de son côté Val, venue avec son mari sentir l’ambiance dans le bar Asterisk, sur la State Street, à quelques heures du débat. Elle a voté pour Hillary Clinton en 2016, et n’exclut pas que son choix se porte de nouveau sur un démocrate. «Mais comprenez-moi, je reste attachée aux valeurs républicaines!» Son mari a voté pour Donald Trump en 2016. Moins direct que sa femme, il préfère dire: «Je n’ai fait que choisir le meilleur candidat, et c’est ce que je referai en 2020.»

Accoudés au bar, deux trumpistes, avec déjà plusieurs tournées de bières au compteur, se taquinent. «Tu as vu? Ta femme vient d’acheter un tee-shirt Biden!» relève l’un. «Mais ce n’est pas possible! Ou alors c’est la preuve que les femmes sont faibles», lui rétorque son comparse, dans la bonne humeur. Dehors, le carrefour entre State Street et Main Street est particulièrement animé. Des petits groupes de partisans des différents candidats occupent les quatre coins. Ceux de Joe Bien font face à des fans de Donald Trump, venus donner de la voix. Certains se montrent un brin agressifs. Ces trumpistes venus jouer aux trouble-fêtes à grand renfort de matériel de propagande ne sont pas d’ici, glisse Paul.

Paul est républicain. Il a voté pour Donald Trump et le refera très probablement l’an prochain, dit-il d’un air presque désolé. «Mais je n’aimerais pas l’avoir comme voisin.» Il nous présente Rick, son voisin, avec lequel il est bras dessus bras dessous. «Lui, il vote démocrate. Mais, ici, l’amitié prend le dessus sur la politique! Santé!» Est-ce l’effet du soleil? Ou des bières? Ou alors de la chanson Vous les femmes de Julio Iglesias que crachent les haut-parleurs? Dans le bar Asterisk en tout cas, on peut porter un hoodie aux couleurs de l’Amérique avec un immense aigle qui prend toute la largeur du dos, voter Trump et l’afficher sur une pancarte, tout en étant accueilli avec des tapes amicales sur l’épaule par des démocrates.

Peu de débats sur l’impeachment

L’Ohio tangue, l’Ohio hésite. Mais peu de monde, au final, reste devant les écrans pour suivre le débat rassemblant les 12 candidats démocrates. L’agitation autour de la procédure d’impeachment visant Donald Trump phagocyte-t-elle les programmes des candidats? Sur le terrain, la thématique de la destitution n’apparaît qu’en bruit de fond. Elizabeth Warren, 70 ans, sait qu’elle peut faire la différence. Elle s’était déjà rendue en mai dans l’Ohio. Aujourd’hui, dans certains sondages, elle dépasse Joe Biden, de six ans son aîné, dans les intentions de vote. Mardi soir, elle était donc en quelque sorte la femme à abattre.

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Joe Biden s’est montré combatif. Il est finalement indirectement l’homme à l’origine du lancement de la procédure d’impeachment contre Donald Trump, qu’il n’a lui-même appelé de ses vœux que tout récemment. Car c’est la révélation du contenu d’un coup de fil entre Donald Trump et son homologue ukrainien qui a provoqué l’ire des démocrates. Le 25 juillet, le président américain a demandé à Volodymyr Zelensky d’enquêter sur Hunter Biden, qui avait travaillé pour une société gazière ukrainienne soupçonnée de corruption alors que son père était vice-président sous Barack Obama. Aujourd’hui, Hunter Biden reconnaît une «erreur de jugement», mais nie toute action illégale. Il regrette par contre d’avoir donné l’opportunité «à des personnes très immorales» de faire du mal à son père.

Ces zones d’ombre ternissent l’image de Joe Biden et profitent à Elizabeth Warren. L’ancienne professeure de droit à Harvard issue d’un milieu modeste incarne l’aile progressiste du parti, après avoir goûté un temps au Parti républicain. Si Bernie Sanders, plus à gauche, venait à renoncer à sa candidature ou à se montrer moins combatif – pour l’instant il démontre au contraire qu’il ne veut rien lâcher –, Elizabeth Warren pourrait bénéficier des voix de ses inconditionnels.

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Ces derniers jours, la candidate, épouvantail de Wall Street et férue des réseaux sociaux, s’en est prise à Mark Zuckerberg: elle accuse Facebook de soutenir Donald Trump et a été jusqu’à poster volontairement une fausse publicité l’affirmant, pour prouver que les contrôles étaient faibles. Une vidéo, dans laquelle elle répond avec humour à une question sur le mariage gay, est aussi devenue virale. Près de 24 millions de vues en quelques heures.

Mais la candidate, qui s’adonne aux selfies avec ses fans, a aussi ses faiblesses. Elle a été critiquée pour avoir maladroitement revendiqué ses racines cherokees. Un test ADN a démontré que ses origines amérindiennes étaient presque inexistantes. Et, comme le souligne le New York Times, elle ne bénéficie pour l’instant du soutien officiel d’aucun gouverneur, maire de grande ville ou de sénateurs en dehors de son Etat du Massachusetts.

A Westerville, l’agitation de mardi va vite s’estomper. «Nous ne sommes pas habitués à avoir autant de monde dans cette petite ville, commente Val. Mais c’était vivifiant!» Quant à Elizabeth Warren, elle ne perd pas le nord. A peine le débat terminé, elle s’est empressée de lancer un appel aux dons via son compte Twitter.

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