A peine entamé, le déconfinement a signé le retour des luttes contre le racisme, contre les inégalités, pour le climat. Toute cette semaine, «Le Temps» explore ces mouvements sociaux. Une lame de fond qui bouscule nos démocraties.

«Je suis née à La Nouvelle-Orléans. En tant que Noire vivant dans le sud des Etats-Unis, j’ai été constamment confronté au racisme. Mais dans ma famille, nous avons appris à vivre avec et à le dépasser.» Ella Jones, 65 ans, veuve, est en quelque sorte l’espoir que nourrit la communauté afro-américaine de Ferguson, dans le Missouri, où elle vit depuis plus de quarante ans. Elle est la première personne noire à avoir été élue maire de cette petite ville de 21 000 habitants, qui a été le théâtre de graves émeutes raciales en novembre 2014 après qu’un policier blanc, Darren Wilson, eut abattu de six balles Michael Brown, un Afro-Américain de 18 ans, qui avait pourtant les bras en l’air. Une flambée de violence qui avait galvanisé le mouvement Black Lives Matter créé en 2012.

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Ironie de la situation: au moment de cette élection historique qui s’est tenue le 2 juin 2020, l’air de Ferguson était encore imprégné des gaz lacrymogènes utilisés lors d’une manifestation provoquée par le meurtre de George Floyd par un policier blanc, le 25 mai dernier à Minneapolis.

Maire de tous

Ella se confie au Temps un jour après son investiture le 16 juin dernier. Un peu comme Barack Obama qui a toujours insisté sur le fait qu’il était le président de tous les Américains, Ella Jones n’entend pas être forcément la porte-parole de Black Lives Matter. En 2015, lors de sa première tentative de devenir maire, elle n’avait pas eu le soutien de toute la communauté noire: «Je vais tenter d’être neutre et de travailler avec tout le monde. Je suis chimiste de profession. Je veux agir en catalyseur pour reconstruire la communauté. Une catalyse, c’est mettre deux éléments chimiques ensemble et faire en sorte qu’ils ne se consument pas. Je vais tout faire pour éliminer la ségrégation qui demeure.» Ella Jones est aussi pasteur de l’Eglise. Son élection constitue un tournant à Ferguson, dans l’un des Etats les plus ségrégués du pays.

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Les Afro-Américains représentent 70% de la population de cette petite ville, mais ils n’ont longtemps eu qu’un représentant au Conseil municipal. Aujourd’hui, ils sont quatre sur six et la maire est aussi Noire. La police, dont les pratiques étaient fortement discriminatoires, a aussi dû changer. Au forceps. Deux ans après les émeutes, en 2016, l’administration Obama a imposé par décret des changements dans la police et la justice. En six ans, la police a entrepris plusieurs modifications. Elle est désormais dirigée par un commandant noir et affiche une plus grande diversité. En 2014, ils n’étaient que trois Noirs sur une cinquantaine. «Nous avons encore besoin de panser nos plaies, admet Ella Jones. Mais poursuivre la mise en œuvre du décret sera ma priorité. Car si la police a fait des progrès, elle a encore un long chemin à parcourir.»

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Ferguson ne fait peut-être plus les gros titres, mais il faudra encore du temps pour restaurer la confiance entre la police et la population. Ella Jones s’est préparée à assumer sa fonction. Elle a suivi des cours de gestion municipale à l’Université du Missouri. Elle espère «apporter une vraie contribution», même à l’ère de Trump.

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