peuples en mouvement (4)

Ellis Island, le rêve de l’immigration choisie

Entre 1892 et 1954, 12 millions de personnes ont passé par la célèbre station. Dont le but, ne laisser entrer aux Etats-Unis que des travailleurs désirables, relevait suffisamment de l’utopie pour n’avoir jamais été rempli

La première à passer par la toute nouvelle station d’immigration d’Ellis Island le 1er janvier 1892 s’appelle Annie Moore. Elle a 15 ans, vient d’Irlande avec ses deux frères et reçoit solennellement 10 dollars en cadeau de bienvenue – l’équivalent de 250 dollars actuels. Douze millions de personnes vont suivre son chemin avant la fermeture définitive de la station en 1954.

Aujourd’hui transformée en musée, cette dernière célèbre l’aventure migratoire sans précédent qui a donné naissance, à l’ombre de la statue de la Liberté offerte à la même époque par la France pour célébrer le centième anniversaire de la Déclaration d’indépendance, au melting-pot américain.

En 1892, sa fonction est toutefois très différente. Il s’agit de systématiser le tri des nouveaux arrivants, méridionaux et slaves, qu’une partie croissante de l’opinion commence à ressentir comme une menace. Le petit nom d’Ile aux larmes que lui ont donné une partie de ces migrants dit assez qu’elle ne représentait pas pour eux que l’espoir d’une vie meilleure.

Tous d’ailleurs n’y passent pas. Les passagers de 1re et de 2e classe sont débarqués sur l’Hudson ou sur l’East River. Les bateaux repartent ensuite pour Ellis Island avec leur cargaison de mal lotis, dont une bonne part a fait le voyage sous le pont, parfois sans respirer l’air libre depuis le départ ou dans des cabines de 3e classe dont certaines sont si mal ventilées qu’on peut y trouver des morts à l’arrivée.

Là, ils subissent des contrôles et des interrogatoires qui visent à éliminer les plus indésirables d’entre eux: malades, indigents, prostituées, criminels. Contrôles peu exigeants – ils ne retiennent pas plus de 2% des nouveaux arrivants – mais dont la sévérité augmente au fur et à mesure que se développent des mouvements populaires dirigés contre telle ou telle catégorie de migrants ressentis comme inférieurs, dangereux ou inassimilables.

Terre d’immigrants, où les seuls autochtones, les Indiens, sont réduits à un statut crépusculaire, l’Amérique du XIXe siècle est alors confrontée à une redéfinition massive de son identité. Les premiers arrivés, majoritairement anglo-saxons et protestants, en sont venus aux armes sur le statut de quelque 4 millions de migrants africains forcés, dont la présence est ressentie comme une menace par tous. Les nouvelles vagues d’immigration qu’attire leur économie florissante ajoutent à ces inquiétudes.

La première montée de bile est intervenue dans les années 1840, contre les Irlandais chassés en masse par la famine dont le catholicisme bouscule la suprématie protestante à New York et Philadelphie. Le Native American Party, qui donnera au mouvement son nom de nativisme, s’est divisé une décennie plus tard sur la question de l’émancipation des esclaves, la majorité de ses membres rejoignant le Parti républicain, anti­esclavagiste.

Les choses se corsent sérieusement après la guerre de Sécession avec l’arrivée sur la côte Ouest d’un nombre croissant de Chinois. Au niveau national, leur nombre restera négligeable. Mais en Californie, ils ne tardent pas à représenter un travailleur sur cinq.

Attirés d’abord par la fièvre de l’or, ils sont vite renvoyés aux emplois subalternes, cuisine et blanchissage notamment, participent en grand nombre à la construction du chemin de fer transcontinental, travaillent dans les plantations où ils prennent la place des esclaves émancipés lorsque ceux-ci réussissent à se délivrer des liens économiques qui les lient encore à leurs anciens maîtres.

Un traité passé entre les Etats-Unis et la Chine en 1868 définit leur statut. Accord de libre-échange, qui consacre l’ouverture forcée de l’Empire du Milieu après les guerres de l’Opium, il prévoit notamment la libre circulation des travailleurs entre les deux Etats. Avec une réserve: si longue que soit leur résidence, ils ne peuvent pas obtenir la naturalisation du pays hôte.

Les Chinois forment donc un groupe distinct des autres migrants, qui peuvent demander à devenir citoyens américains après cinq ans de résidence. Une restriction en harmonie avec la loi sur la naturalisation de 1790 qui limite cette dernière aux «Blancs libres» garantissant une bonne moralité.

Non-Blancs – à telle enseigne que la Cour suprême de Californie leur a refusé en 1854 le droit de témoigner en raison de leur appartenance «à une race que la nature a désignée comme inférieure et qui est incapable de progrès ou de développement intellectuel», les Chinois ne sont pas non plus entièrement libres. C’est du moins sur cette argumentation que se construit parmi les travailleurs blancs un front antichinois activement alimenté par les syndicats.

En 1869, le Transcontinental est terminé. Les Chinois licenciés cherchent des emplois dans d’autres professions: mines, usines, manufactures où ils entrent en concurrence plus directe avec les travailleurs d’autres origines. Leur présence devient explosive.

Les migrants chinois, qui projettent le plus souvent de revenir au pays après avoir amassé un pécule, appartiennent en écrasante majorité au sexe masculin, les rares femmes s’adonnant le plus souvent à la prostitution. On en déduit une attitude patriarcale archaïque et une immoralité innée.

L’impression d’un groupe irrémédiablement différent est renforcée par leur coiffure – crâne dégarni et queue sur la nuque – qu’ils ne peuvent modifier sous peine de ne pas pouvoir rentrer au pays, par leur cuisine qu’on n’a pas encore appris à classer parmi les meilleures du monde et par le fait qu’on les regroupe dans des quartiers dédiés – les chinatowns.

Mais on leur reproche surtout de casser les prix. Leur disponibilité à exécuter les travaux les plus pénibles sans trop mégoter sur la rémunération est attribuée à leur dépendance envers les employeurs et envers ceux qui, au sein de la communauté chinoise, leur servent à la fois de prêteurs et de protecteurs. Ils ne valent, accusent les syndicats, pas mieux que des esclaves: souvent, ils ont obtenu leur passage contre un engagement à travailler plusieurs années pour le même patron, pour un salaire réduit ou même seulement contre le vivre et le couvert et sans possibilité de renégocier leur contrat.

C’est le statut de coolie, activement promu par les Anglais en Inde mais exclu en principe par le traité de 1868. C’est aussi, à peu de chose près, celui avec lequel sont arrivés un nombre important des premiers immigrants sur le sol américain: prostituées et vagabonds raflés dans les rues de Londres, de Glasgow ou de Dublin, miséreux prêts à se louer à terme dans l’espoir d’un avenir moins rude.

Occupés à promouvoir les droits des travailleurs libres dans une économie longtemps marquée par l’exploitation de la main-d’œuvre servile, les syndicats mènent le combat à la fois contre la condition de travailleur sous contrat et, avec des accents ouvertement xénophobes, contre l’immigration chinoise. Un «label blanc» apposé sur les produits entièrement fabriqués par des travailleurs blancs libres est introduit.

Le second combat rencontre peu d’obstacles: les préjugés antichinois des syndicats sont largement partagés. Le Chinese Exclusion Act, passé en 1882, permet au gouvernement de stopper entièrement l’émigration chinoise, ce qu’il fait immédiatement pour dix ans. Les Japonais, Coréens et Philippins qui prennent la succession de ces premiers migrants asiatiques arrivent en nombres moins importants – mais guère mieux accueillis.

Trois ans plus tard, à son corps défendant, le Congrès interdit le recrutement de travailleurs sous contrat dans les pays d’émigration. Cette disposition, qui rendra plus difficile l’importation de main-d’œuvre qualifiée, ne supprime en rien les intermédiaires, banquiers ou padroni qui organisent activement la nouvelle vague d’immigration à partir d’Italie du Sud.

Dans la décennie qui a suivi l’unité italienne de 1870 déjà, les paysans du Meridione se sont mis à migrer vers les voisins du Nord et, surtout, vers l’Amérique latine. Il s’agit de départs temporaires – le temps de réunir de quoi consentir un investissement dont on espère un meilleur rendement agricole au pays – voire saisonniers: certains passent l’été austral dans les plantations de café et l’été méditerranéen sur leurs propres terres, trop maigres pour les faire vivre entièrement.

A partir des années 1880, une partie de ces migrants arrivent aux Etats-Unis. Ils ont souvent été recrutés par les compagnies de navigation ou par des intermédiaires qui écument le pays village par village. Jusqu’en 1885, ces intermédiaires traitent avec les employeurs américains, auxquels ils livrent la main-d’œuvre commandée.

Par la suite, ils se mettent à leur compte, ce qui n’améliore guère le sort des immigrants: endettés du prix de leur voyage, souvent analphabètes et peu à même de se débrouiller seuls dans la première grande ville qu’ils abordent, ces derniers dépendent d’eux pour leur vie quotidienne. Pressurés de toute part, ils doivent encore payer un dessous-de-table, la bossatura, pour obtenir le contrat de travail avec lequel partaient leurs prédécesseurs.

Les premiers arrivés sont des hommes, à raison de deux contre une. Comme les Chinois, ils espèrent en majorité rentrer au pays. Et ils le font: un immigrant italien arrivé entre 1880 et 1924 sur deux est reparti. Beaucoup ont fait plusieurs fois le voyage. Le plus souvent paysans, ils s’insèrent dans les emplois les moins qualifiés de l’économie urbaine, voire les plus marginalisés: musique de rue, mendicité, etc. L’accès aux métiers ouvriers ne leur est pas facilité par les syndicats, qui leur contestent, par exemple, le droit de poser des briques, un mode de construction jugé exclusivement anglo-saxon…

D’abord relativement peu nombreux, les immigrants italiens arrivent en rangs plus serrés à partir du tournant du siècle. Ils seront 3,2 millions à poser le pied sur le sol américain entre 1900 et 1920. Plus de 2 millions repartiront. A la différence des Chinois, ils parviennent à pénétrer dans le monde syndical, où ils forment au départ des sections distinctes. Une minorité d’entre eux est politisée – notamment dans le mouvement anarchiste, ce qui n’améliore pas leur image aux yeux des descendants embourgeoisés de la vieille émigration anglo-saxonne.

Ces derniers, qui avaient longtemps divisé l’humanité entre blancs et colorés, se mettent à faire des nuances dans le blanc. Alors qu’ils intègrent sans tousser 6 millions d’Allemands en majorité protestants entre 1820 et 1914, ils s’inquiètent dès les années 1880 de l’apparition d’une «nouvelle émigration», jugée dangereuse et inassimilable. Le mouvement nativiste reprend des couleurs. Professeur d’histoire à Columbia, Richard Mayo-Smith fait, dans un ouvrage paru en 1898, une distinction entre les colons – qui ont créé les Etats-Unis à partir de rien – et les immigrants qui viennent frapper à leur porte pour profiter des richesses créées par les premiers.

«En tant que premiers occupants du pays, les Indiens en étaient propriétaires. Mais le plus haut degré de civilisation des Blancs les habilitait à en faire un meilleur usage. […] Toute nation a pour devoir, au nom de l’humanité, de veiller à ce que ce qui est élevé supplante ce qui l’est moins. Or la meilleure façon de s’acquitter de ce devoir consiste à préserver sa propre civilisation des forces destructrices de la barbarie.» Les hommes «d’un niveau inférieur de culture qui demandent à entrer aux Etats-Unis» risquent «d’avilir la civilisation supérieure sans pour autant élever la leur». Il faut donc les refouler.

Les Italiens font partie de ces hommes «d’un niveau inférieur de culture» avec les immigrants grecs et slaves. Mais ils ne sont pas seuls: un autre groupe inférieur se presse sur le seuil du Nouveau Monde: les juifs russes et polonais qui fuient les pogroms. Entre 1870 et 1924, il en vient 2 millions.

A la différence des Italiens, ils sont partis sans esprit de retour. Ils sont habitués à la vie urbaine, ont des métiers négociables, notamment dans le textile. Leur désir d’intégration en fera rapidement des Américains modèles, misant énergiquement sur l’ascension sociale par la réussite individuelle. Mais ces différences comptent peu aux yeux des contempteurs de la «nouvelle immigration»: culturellement, juifs slaves et catholiques italiens participent de la même altérité irréductible.

Ils se regroupent par quartiers, les juifs dans le Lower East Side, les Italiens à Harlem, où ils vivent pauvrement, édifient des églises et des synagogues et où bientôt toutes les enseignes leur appartiennent, ghettos de fait que les générations suivantes auront souvent à cœur de quitter. Ils ne sont guère différents en cela des autres émigrants scandinaves, allemands ou irlandais. Mais plus qu’eux, ils nourrissent les fantasmes de ceux qui craignent pour l’identité américaine.

Même si l’économie est moins gourmande de nouvelles forces de travail – c’est une des raisons du malaise –, restreindre fortement l’immigration ne serait guère réaliste. Aussi s’efforce-t-on plutôt de mieux trier. C’est à ça que vont servir la station d’Ellis Island et, à partir de 1910, celle d’Angel Island dans la baie de San Francisco.

On s’efforce d’y détecter les prostituées et les criminels, interdits d’entrée dès 1875, puis dès 1882 les malades mentaux et les personnes susceptibles de tomber à la charge de la collectivité. A partir de 1885, les travailleurs sous contrat sont refoulés aux frais des compagnies de navigation qui les ont amenés. En 1891, questionnaires remplis avant le départ et examens à l’arrivée s’efforcent encore d’identifier les malades contagieux, les polygames et les personnes ayant commis des atteintes aux mœurs. Un examen permettant de refouler les analphabètes, réclamé par les syndicats dès la fin du siècle, est finalement introduit en 1917.

Mais ce ne sont pas seulement les indésirables sociaux qu’une fraction toujours plus importante de l’opinion souhaite écarter: certains groupes ethniques tout entiers sont indésirables, un sentiment qui sera renforcé par la vague de nationalisme qui déferle sur le pays pendant la Première Guerre mondiale. C’est, estiment les restrictionnistes, la nature même de la culture américaine qui est en jeu.

Ils obtiennent gain de cause en 1921: une loi sur les quotas limite le nombre d’autorisations d’entrée pour chaque nationalité à 3% de ses effectifs en 1901. En 1924, nouveau tour de vis: l’année de référence est repoussée à 1890 et le quota limité à 2%. L’arrivée des «nouveaux immigrants» italiens, juifs et slaves est pratiquement stoppée en dehors des regroupements familiaux, toujours possibles.

Cela ne restaure pas l’Amérique exclusivement anglo-saxonne et protestante dont rêvent certains. Cela n’empêche pas davantage la grande majorité des descendants de ces «nouveaux immigrants» de trouver leur place dans une société dynamique, où les possibilités abondent. Mais cela consacre la victoire d’une façon bien américaine de penser les clivages sociaux en termes ethniques. Voire, construit sur le socle pervers de l’esclavage, une forme de racisme institutionnalisé dont la face la moins sombre – celle de la discrimination positive – ne sera pas forcément moins problématique.

Et, plus concrètement, cela marque le début d’une nouvelle immigration. Les places libérées par les quotas n’intéressent guère les travailleurs résidents. Ce sont de nouveaux immigrants qui vont les occuper: Mexicains chassés par les troubles liés à la révolution de 1910; travailleurs agricoles saisonniers arrivés par la même frontière; Portoricains, puis Cubains, Guatémaltèques, etc., légaux ou clandestins, qui composent au­jour­d’hui avec 45 millions de représentants la minorité latino, la plus importante des Etats-Unis.

Demain: la migration forcée des Allemands

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