L’achat de Twitter par le milliardaire Elon Musk n’est pas une bonne nouvelle. Derrière ses oripeaux de héraut de la liberté d’expression, le patron de Tesla pourrait accélérer le délitement des démocraties qui ont déjà fortement souffert du développement débridé des réseaux sociaux de Twitter à Facebook en passant par Instagram ou TikTok. C’est au cœur d’une démocratie américaine dévastée par Twitter et Facebook qu’il a réussi son OPA hostile sur Twitter. Pour justifier son achat absurde de 44 milliards de dollars grâce aux actions de sa propre société Tesla, il s’est appuyé sur le Premier Amendement de la Constitution américaine qui prône la liberté d’expression. Il entend remettre Twitter sur les rails (lequel a banni l'ex-président Donald Trump).

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Or on a vu les dégâts qu’a occasionnés une interprétation sans limite de la liberté d’expression. Elle a mené aux pires dérives. Twitter et Facebook ont été les formidables véhicules de désinformation, de trolls, de mensonges dont l’impact a été mondialement amplifié par la puissance des algorithmes. Cela s’est vérifié lors des élections américaines de 2016 voire 2020, lors du Brexit ou d’autres élections dans des pays européens. On se réjouit de voir comment Elon Musk défendra la liberté d'expression face au pouvoir chinois quand Pékin fera pression sur Twitter et sur lui-même en utilisant le levier des revenus de 4,65 milliards de dollars engrangés par Tesla dans l'Empire du Milieu au premier trimestre 2022.

On peut imaginer, même si pour l’heure il nie toute volonté de revenir à Twitter, quel usage ferait Donald Trump du réseau social en cas de candidature à la présidentielle américaine de 2024. On peut imaginer aussi ce que serait une campagne présidentielle française en 2027 à la fin du macronisme avec un Twitter à la botte d’Elon Musk. Les réseaux sociaux avaient l’ambition de «démocratiser» le débat intellectuel. Ils l’ont restreint de manière effrayante. L’espace délibératif s’est restreint. La dispute intellectuelle n’existe plus vraiment. Elle a été supplantée par des guerres de chapelles qui se renforcent dans leur propre cloisonnement.

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Elon Musk, la personne la plus riche de la planète, n’est par ailleurs pas un homme d’affaires sans idéologie. A l’image d’une autre figure de Californie, Peter Thiel, il déteste l’idée d’État qui cadre l’évolution d’un pays. Dans sa veine libertarienne, le gouvernement, c’est, comme le disait Ronald Reagan, le problème et non la solution. Ce n’est pas étonnant qu’il ne paie même pas le moindre impôt fédéral sur le revenu. Musk s'oppose de toutes ses forces à l'impôt sur les milliardaires qui est débattu outre-Atlantique. Il estime par ailleurs que les subventions étatiques sont une manne du diable qu’il faut absolument refuser. Or ce qu’il oublie de préciser, c’est qu’il a lui-même touché des aides étatiques à hauteur de milliards de dollars. Ce qu’il oublie aussi, c’est que l’Amérique est un pays déchiré par les inégalités et que celles-ci sont une vraie bombe à retardement.

Croire qu’il va développer Twitter de manière favorable à la démocratie et au renforcement des institutions démocratiques aux États-Unis et ailleurs dans le monde est une vue de l’esprit. Elon Musk, fort de ses milliards et de l’idéologie d’une minorité d’ultra-privilégiés a beau avoir eu le génie d’inventer la Tesla et de se projeter dans l’espace, il est, avec Twitter, une grave menace pour nos démocraties. Avec Twitter sous son contrôle, il n'agit pas pour le bien commun. Il perpétue l'individualisme acharné qu'il incarne. Face à un cocktail aussi explosif, les démocraties semblent bien impuissantes.