Sorti dans le numéro d’avril de Lens, mensuel branché lié au magazine dit «libéral» Caijing, le reportage fleuve de Yuan Ling sur les ex-détenues de Masanjia – aucune photo des femmes n’a été publiée et le terme tabou de «Falungong» n’est pas mentionné – a provoqué une forte émotion en Chine. Son contenu a immédiatement été repris le 8 avril sur l’ensemble des sites d’information, avant que la censure ne bannisse toute mention du camp les jours suivants.

Puis, le 19 avril, onze jours après avoir lancé une enquête sur Masanjia, la province du Liaoning concluait que le récit contenait des «incohérences sérieuses», une «distorsion des faits» et «recourait à la rhétorique des attaques vicieuses du Falungong».

Eviter une crise

Yuan Ling avait alors exhorté, sur Weibo (le Twitter chinois), l’administration des camps à le «poursuivre en justice et à apporter la preuve» que ces témoignages étaient faux. Ou, à défaut, «de punir les officiels et les tortionnaires» complices des violences à Masanjia.

La presse chinoise s’est abstenue d’accorder un trop grand écho aux dénégations du Liaoning, soutenant à demi-mot l’initiative du magazine Lens. Selon les observateurs, la propagande s’abstiendrait d’être trop sévère de peur de paraître favorable aux camps de rééducation, dont la réforme est programmée. Et veillerait à éviter une nouvelle crise dans les médias, comme celle provoquée en début d’année par la censure du magazine Nanfang Zhoumo.

Un autre journaliste chinois, indépendant cette fois, travaille sur Masanjia: le photographe Du Bin, basé à Pékin, a ainsi diffusé, le 1er mai depuis Hongkong, le premier de plusieurs témoignages filmés ces derniers mois de rescapées de Masanjia, celui de Liu Hua, qu’il connaît depuis dix ans.

Sous surveillance

Auteur d’une dizaine de livres publiés à Hongkong sur des sujets sensibles, Du Bin est sous surveillance à Pékin. Trois agents en civil filment discrètement lorsque nous le rencontrons dans un McDonald’s du centre. «Pourtant, dit-il, je rends un service au gouvernement chinois. Pour construire le «rêve chinois» [la devise du nouveau président, Xi Jinping], il faut enquêter sur ce genre de problèmes. Et ce que je fais ne coûte rien au contribuable!»