France

Emblème de la lutte pacifiste, le Larzac revit grâce aux militaires

Mille trois cents légionnaires prennent quartier là où, dans les années 70, une lutte mémorable a opposé l’armée française aux paysans et aux soixante-huitards, dont beaucoup de Suisses. Aujourd’hui, les soldats sont bien accueillis, car ils font revivre une région en crise

Le jeudi 25 mai à Millau, 1848 personnes ont battu le record du monde de la plus grande mêlée de rugby, détenu jusque-là par des Japonais. L’événement qui était aussi caritatif (au bénéfice de la lutte contre le cancer) a vu 300 légionnaires unir leurs forces à celles des Millavois, ravis de bénéficier d’un tel renfort.

La performance serait anecdotique si la sous-préfecture de l’Aveyron n’était pas située à dix kilomètres du plateau du Larzac, lieu emblématique de la lutte antimilitariste qui, dans les années 1970, drainait des dizaines de milliers de militants pacifistes, dont beaucoup de Suisses.

Autres temps, autres mœurs, la tenue treillis ne fait plus tache dans la région et serait même en vogue. Non pas que les militaires aient totalement disparu du paysage, mais ils se montraient pour le moins discrets tant en nombre (deux cents) qu’en opérations (quelques manœuvres ne se déroulant jamais au-delà des limites de leur camp).

Région redynamisée

Nouvelle donne en 2016: Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la Défense, annonce que la 13e demi-brigade de la Légion étrangère (DBLE), stationnée aux Emirats arabes unis, va prendre ses quartiers dans le camp du Larzac. Mille trois cents hommes sont attendus à l’horizon 2018. Près de la moitié ont déjà posé leur barda. Loin d’être vécue comme une invasion, voire une agression, sur ce terrain sensible, cette installation se passe plutôt bien «car l’économie de la région est redynamisée», selon les mots de Christophe Saint-Pierre, le maire de Millau (22 000 habitants).

Aux paysans qui défendent leur terre se joignent des antimilitaristes, maoïstes, trotskistes, syndicalistes, des nationalistes occitans, des féministes, des militants de l’amour libre, des hippies

L’élu prend en exemple la Maternité de sa ville, menacée de fermeture car passée sous le seuil critique des 300 naissances par an. «De juin 2016 à mars 2017, on est repassé au-dessus des 25 naissances par mois, on devrait conserver notre Maternité», diagnostique-t-il. Car si les légionnaires (représentant plus de 75 nationalités) sont le plus souvent célibataires, 200 militaires cadres, tous français, ont commencé à affluer dans l’Aveyron avec femme et enfants (4 en moyenne par famille). Et des naissances sont attendues.

«On m’a dit qu’en décembre 14 épouses de légionnaires étaient enceintes, ajoute Christophe Saint-Pierre. 50% de ces familles s’installent à Millau, à la rentrée de 2016 on a enregistré 30 nouvelles inscriptions. L’Académie avait prévu de nous supprimer un poste et demi de professeur, on va en fait en gagner deux.»

Les militaires devront privilégier les filières en circuit court et l’agriculture biologique

L’implantation de la 13e DBLE au Larzac n’a été rendue possible qu’après une série de consultations avec les élus, les défenseurs de l’environnement et le monde paysan. La plupart des acteurs, toutes étiquettes politiques confondues, ont vu là une opportunité économique dans un territoire où les commerces, l’artisanat et les services publics périclitent. Un consensus qui tranche avec l’atmosphère belliqueuse des années 70 et la forte animosité d’alors contre la chose militaire.

Faites labour, pas la guerre

En 1971, le gouvernement français annonce l’agrandissement du camp militaire du Larzac (de 3000 à 17 000 hectares) et l’expropriation de leurs terres de 103 paysans. Commence alors une guerre d’usure et de désobéissance civile qui va durer 10 ans et structurer tout le mouvement écologiste, alternatif puis altermondialiste.

«Faites labour, pas la guerre», «gardarem lo Larzac», les slogans sont repris dans tout l’Hexagone. Aux paysans qui défendent leur terre et leur cheptel se joignent des antimilitaristes, maoïstes, trotskistes, syndicalistes, des nationalistes occitans, des féministes, des militants de l’amour libre, des hippies. Des actions spectaculaires sont menées, comme ces soixante brebis du Larzac qui montent à Paris en 1972 et broutent les pelouses de la tour Eiffel sous le prétexte d’un tournage publicitaire pour le fromage Roquefort, cela afin de tromper la police.

En août 1973, 100 000 personnes venues de toute la France et d’Europe affluent au lieu-dit Rajal del Gorp, un cirque naturel dolomitique près de La Cavalerie, village attenant à l’entrée du camp militaire. En 1981, François Mitterrand, qui vient d’aménager à l’Elysée, abandonne le projet d’extension du camp militaire et annule les procédures d’expropriation. C’est la victoire pour les paysans et leurs soutiens.

Pacte de non-agression

Défaits, les militaires se font discrets et continuent à vaquer dans leur campement, limitant autant que possible les sorties. Trente-cinq années plus tard, l’armée revient en force et sans opposition. La Cavalerie, et ses remparts où bouillonnaient l’antimilitarisme et l’insoumission, est en chantier. La population vient de doubler (2000 habitants), 18 villas sont en construction, un village des marques va ouvrir, les projets immobiliers abondent, la supérette explose son chiffre d’affaires, les deux boulangeries aussi, l’église ne désemplit pas et un tatoueur envisage d’ouvrir boutique. «Le plus important reste l’ouverture d’un collège en 2021, le Larzac attendait cela depuis des décennies, l’arrivée de la demi-brigade a accéléré le dossier», se félicite Jean-Michel Monbelli-Valloire, le maire adjoint de La Cavalerie.

Pour se faire accepter, l’armée a signé un pacte (tacite) de non-agression et s’est mise au goût du jour en se pliant à certaines astreintes d’ordre environnemental. Une convention-cadre a été signée entre le Ministère de la défense et le Parc naturel régional des Grands Causses (320 000 hectares, inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco) dont dépend le Larzac. Valorisation du chauffage au bois, protection de la biodiversité, sécurisation des ressources en eau sont inscrites au cahier des charges.

Florent Tarrisse, le directeur du Parc régional, développe: «Pour leur approvisionnement en produits agroalimentaires, les militaires devront privilégier les filières en circuit court et le modèle local d’agriculture biologique, un tiers d’achat local a été exigé. Par ailleurs, des parcelles non utilisées par l’armée seront rétrocédées.»

L’utopie est devenue réalité

Pas d’extension, au contraire une perte de surface. De quoi rassurer les «historiques» du Larzac comme Léon Maillé? Le solide et truculent septuagénaire au verbe rocailleux, ancien éleveur de brebis, a parlé l’an passé à l’arrivée des premiers militaires «de légionellose estivale». Les treillis sont de retour, il fera avec tant qu’ils ne débordent pas des limites du camp.

Son ami et voisin du Larzac, le très médiatique José Bové, un autre historique fondateur de la Confédération paysanne, aujourd’hui député européen, pense la même chose. «Tant qu’il n’y a pas de manœuvres à l’extérieur, je n’ai pas à monter au créneau, on change de locataires, pas de propriétaire», a-t-il déclaré au quotidien Midi Libre. Léon conteste cependant l’argument selon lequel l’armée serait devenue le poumon économique du Larzac: «Le désert rural a reculé, fait unique en France, il y a plus de paysans qu’il y a 40 ans, qui prônent une agriculture naturelle. On varie les productions, chèvres, vaches et même de la bière ou le whisky des Causses. Nous avons contourné la mainmise de Roquefort. La Coopérative des bergers du Larzac regroupe 31 élevages, le tout avec une croissance à deux chiffres.»

Léon Maillé aime à rappeler que les utopies d’hier débattues au Larzac sont devenues les réalités d’aujourd’hui, comme le bio, le développement durable, les circuits courts, les marchés de pays. Et que ces acquis apportent plus au bonheur «que la solde des bidasses».


Larzac, 1974: des Suisses se souviennent d’un «étrange Woodstock à la française»

Ils avaient 26 ans en 1974 et se souviennent de leur séjour au Larzac, de milliers de gens comme eux, un peu hippies, très antimilitaristes. Les Genevois Georges Diner, objecteur de conscience à l’époque, et sa compagne Dany Progin, photographe, travaillaient cet été-là sur un chantier de solidarité dans les Pyrénées. «On construisait des adductions d’eau, plantait des arbres, réhabilitait des sentiers, il y avait avec nous des Anglais, des Allemands, des Espagnols, des Africains», indique Georges.

Ils décident à la mi-août de rallier l’Aveyron afin de soutenir les paysans du Larzac menacés d’expropriation par l’armée française. Ils partent à quinze, dans un minibus, et découvrent le plateau alors que la Fête des moissons vient de commencer. Une célébration qui, dans le contexte de lutte contre les velléités militaires, prend une tournure spectaculaire. «Il y avait à la fois des tracteurs et des tentes, des paysannes avec leur foulard et des filles aux seins nus, un étrange Woodstock à la française», rappelle Dany. Ambiance très post-soixante-huitarde, des concerts, des forums où l’on parle de défense de l’environnement, de nucléaire et de libération sexuelle. Les Genevois sont eux aussi sollicités pour acheter symboliquement un bout de terrain afin d’occuper les zones éparses et de contrecarrer ainsi le projet d’expansion militaire.

Georges Diner a déniché un article de 1973 publié dans la gazette suisse Combat non-violent, qui fait un rapprochement entre le Larzac et Moudon (VD), «où là aussi une caserne militaire ainsi qu’un champ d’exercice menaçaient les terres agricoles».

Fabienne Bugnon, ancienne conseillère nationale verte, avait 14 ans lorsqu’elle est allée sur le plateau avec sa grande sœur «et toute une bande de jeunes écolos». C’était en 1973, lors du plus grand rassemblement (100 000 personnes) que le Larzac ait connu. «Je me souviens du ciel incroyablement étoilé. J’étais certes très jeune mais cette lutte pour sauver la terre des paysans fut pour moi un acte fondateur et une émancipation», dit-elle. (C. L.)

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