Depuis l’annonce des résultats des élections législatives lundi soir, la conservatrice Erna Solberg est pressentie pour diriger le prochain gouvernement d’un des Etats les plus riches de la planète. La Norvège est assise sur une fortune équivalant à 716 milliards de francs, soit 1,25% de la capitalisation boursière mondiale. Cet argent, rassemblé dans un fonds placé à l’étranger et géré par la Banque centrale, provient des ventes du pétrole et du gaz extraits au large du littoral depuis les années 1970.

Erna Solberg aura fort à faire pour calmer les ardeurs, sur sa droite, d’un parti populiste avec lequel elle doit former une coalition si elle veut avoir une majorité suffisante au parlement. Le Parti du progrès, c’est son nom, voudrait aller au-delà de la règle actuelle, qui veut que seul le rendement annuel attendu du fonds peut être injecté dans le budget national.

L’aide aux pays producteurs

Le Parti conservateur s’y refuse. Comme le précédent gouvernement travailliste, il estime que puiser davantage dans cette extraordinaire cagnotte provoquerait une surchauffe de l’économie locale. De plus, insiste-t-il, il faut économiser pour que les générations de l’après-pétrole puissent continuer à bénéficier de l’Etat providence.

Par ailleurs, il est trop tôt pour savoir si le futur cabinet modifiera la politique, plutôt originale, menée depuis 2005 par le gouvernement sortant de Jens Stoltenberg, pour qui l’exploitation du pétrole et du gaz allait de pair avec certains devoirs. Ainsi, à mesure qu’elle amassait sa fortune, la Norvège a adopté des critères de gestion éthique de la manne pétrolière et entrepris d’aider d’autres pays.

L’aspect le plus connu est le choix de ne pas investir la moindre part du fonds pétrolier dans des entreprises qui ne respectent pas un minimum de normes. Fin 2012, 55 firmes étaient boycottées pour travail forcé, exploitation des enfants, sérieux dégâts environnementaux, corruption. Celles qui modifient leurs pratiques sont réhabilitées. «Il en va de la crédibilité du fonds dans l’opinion norvégienne», explique-t-on au Ministère des finances.

Autre pan de cette politique: l’aide apportée à d’autres pays producteurs de pétrole. «Nous conseillons des Etats qui ne connaissent pas grand-chose aux règles du marché pour qu’ils soient mieux armés face aux multinationales», explique Petter Stigset, responsable d’un programme spécifique mis en place au sein de Norad, l’organe public d’aide au développement.

«L’idéal est de pouvoir aider ces pays à créer un cadre législatif avant même la signature de contrats pétroliers», ajoute-t-il. Oslo contribue aussi à la formation et à la sensibilisation de fonctionnaires, d’ONG et de journalistes en vue d’une gestion responsable de la manne pétrolière. Ce programme, actuellement en place dans 18 Etats, peut être interrompu en cas d’affaire de corruption avérée.

«Le gouvernement norvégien a adopté une série de mesures utiles dans le domaine pétro-éthique qui méritent d’être saluées, estime le Suédois Jonas Moberg, qui dirige le secrétariat d’Initiative de transparence des industries extractives (EITI), instance basée à Oslo. La Norvège est devenue un pôle de savoir-faire sur la bonne gestion des ressources minérales.»

Cette politique ne va pas sans dilemme. «Nous sommes conscients du fait que nous pouvons servir d’alibi aux autorités de certains pays», admet Petter Stigset. De plus, Norad est présent dans des pays où Statoil, la compagnie pétrolière publique norvégienne, l’est aussi à des fins commerciales. Elles affirment s’éviter l’une l’autre. Mais à quel point peuvent-elles vraiment séparer leurs intérêts respectifs?

La question de l’environnement est venue se greffer sur ce débat. «Si la Norvège avait un plan pour un passage en douceur à l’ère des énergies renouvelables, elle pourrait se revendiquer éthique, lance Arild Hermstad, chef de l’ONG Le futur entre nos mains. Mais le pays continue à investir des sommes énormes pour découvrir de nouveaux gisements.»