Il y a quatre ans, l'horloge principale de Haftgehl s'est arrêtée et marque toujours 10 h 25. Il y a trois ans, le maire a couché avec sa secrétaire et s'est enfui, sans être remplacé. Il y a deux ans s'est tarie la fontaine de cette petite ville de 20 000 habitants, au cœur de la province pétrolière du Khuzistan. L'année dernière, le mollah s'est éclipsé pour aller prêcher dans une région plus prospère et, la semaine passée, des émeutes ont éclaté.

C'était d'abord un soulèvement courtois, de longue tradition féodale, pour rappeler au gouverneur l'existence d'une ville nommée Haftgehl, où rien n'a été fait depuis le départ des Britanniques et la nationalisation du pétrole, en mars 1951. Mais le gouverneur d'Ahvaz a préféré entourer la ville de forces antiémeutes et emprisonner six meneurs. Le 2 janvier, la population s'en est alors allée mettre le feu aux bâtiments de la police et du gouvernement. «Dans la foulée, on a aussi incendié quelques voitures», précise Hossein, attablé au seul café de Haftgehl. Les prisonniers ont été libérés aussitôt mais des marches pacifiques sont désormais organisées chaque jour pour maintenir la pression. Hossein a les yeux droits, les dents pourries par le thé trop sucré, le veston crasseux et la moustache épaisse des nomades Bakhtiaris, sédentarisés de force dans la région au début du XXe siècle. «On n'en peut plus de vivre dans la misère», dit-il.

Commence alors l'interminable liste des doléances. Les quatre routes qui mènent à Haftgehl sont défoncées. L'école est minable. La mosquée est en ruine. L'hôpital n'a pas de masque à oxygène ni aucun équipement moderne. L'ambulance sert de taxi collectif. Les rayons de la pharmacie sont vides. Les femmes enceintes doivent aller accoucher à Ahvaz et, souvent, meurent en route.

Haftgehl n'est pas la seule ville iranienne à connaître pareilles conditions. Mais ce qui rend fous ses habitants, c'est qu'à cette pauvreté de surface répond une immense richesse souterraine: le pétrole. C'est à Masdjed-e Soleyman, 60 kilomètres au nord, que les Britanniques ont découvert le premier gisement iranien, en mai 1908. Ils ont fait ensuite de Haftgehl un important centre de production, dont témoignent encore les nombreux cottages en pierre où logeaient les sujets de Sa Majesté. «A l'époque des Britanniques, toute la région était jalouse de notre ville, lâche un chauffeur de taxi. Mais aujourd'hui, du pétrole, on n'a que la fumée.»

Une nuit noire s'est abattue sur les milliers de collines du Khuzistan, percée par les torchères de pétrole qui embrasent l'horizon. Hossein nous conduit chez le chef des mutins, que tout le monde appelle Fidel Castro. Première surprise: sa maison porte l'inscription «Bureau de la prière du vendredi». Deuxième surprise: l'homme est aussi le chef des bassidjis locaux, les volontaires islamiques rescapés de la guerre contre l'Irak, que le régime utilise désormais pour réprimer toute déviance, comme les émeutes estudiantines de juillet dernier. Depuis quand les bassidjis mènent-ils la révolte au lieu de l'écraser? «Nous sommes les soldats de Dieu, répond l'homme en souriant, Sadjadi de son vrai nom. Parfois, Il nous ordonne d'aider la police et, d'autres fois, d'aider les gens.»

A son avis, c'est une bourde bureaucratique qui a mis le feu aux poudres. Haftgehl, qui dépend administrativement de la ville de Ramhormuz, a été incluse dans la circonscription de Masdjed-e Soleyman pour les élections parlementaires du 18 février. «Nous avons deux revendications: recevoir un pourcentage des ventes de notre pétrole et obtenir l'autonomie administrative. Les députés des villes voisines ne feront jamais rien pour nous», conclut Sadjadi, qui cumule toutes les fonctions à Haftgehl. Outre la troupe des bassidjis, il dirige la prière du vendredi depuis le départ du mollah, siège au Conseil municipal et enseigne à l'école.

«La révolte a commencé il y a trois semaines dans la rue, dit-il. J'ai pris la tête du mouvement le 1er janvier, quand j'ai vu que la foule allait détruire les installations pétrolières.» Arrêté le lendemain, Sadjadi fut relâché sitôt après l'incendie des bâtiments de la police. Depuis, il est l'interlocuteur des autorités pour négocier, comme en témoignent les innombrables téléphones de Téhéran, d'Ahvaz et de Ramhormuz qui interrompent la conversation. De fait, le gouvernement a pris le mouvement de Haftgehl au sérieux. L'information en provenance de la région a été soigneusement filtrée et les deux seuls journalistes occidentaux * à s'y être rendus ont été longuement retenus par la police. Une flambée de violence à un mois des élections serait un désastre et pourrait donner des idées à d'autres lieux défavorisés. Des manifestations violentes ont été signalées la semaine dernière à Chahar Dangeh, dans la banlieue sud de Téhéran, et à Tabriz, tout à l'ouest du pays.

* Celui du «Temps» et du «Financial Times».