«J’ai passé près de vingt ans en Suisse, à Genève. J’étais arrivé en tant que demandeur d’asile depuis l’Angola en 1986 à l’époque de la guerre entre le gouvernement et les rebelles de l’Unita. En Suisse, j’ai dû refaire tout mon cursus. Grâce à l’accompagnement de Georges, ancien sous-directeur de Rolex et Betty Monnier, ainsi que de Harry et Claudine Dufrêne, tous deux enseignants, j’ai suivi un parcours académique que la plupart des demandeurs d’asile n’ont pas eu la chance d’avoir.

Le premier portrait de la série: «Diane Karusisi: En Suisse, je faisais carrière. Au Rwanda, j'ai l'impression de participer à quelque-chose de plus grand et noble»

Ensuite, j’ai travaillé pour plusieurs sociétés en Suisse romande. J’étais très heureux en Suisse, même si la chaleur africaine me manquait beaucoup. Un retour en Afrique n’était pas planifié. C’est plutôt une opportunité qui m’a fait rentrer.

Avec une association de jeunes d’origine africaine en Suisse, nous avions présenté des projets aux Nations unies pour le développement de l’Afrique. Des représentants de Côte d’Ivoire avaient été intéressés par ma présentation et m’avaient invité sur place. Mais le jour de mon arrivée à Abidjan, le 23 décembre 1999, il y a eu un coup d’Etat. Nous étions bloqués dans l’aéroport. J’étais prêt à rentrer en Suisse, mais le vol a été annulé. Heureusement, la situation s’est rapidement calmée et j’ai pu, avec le concours de mon ami Arnaud Laubhouet, rencontrer les nouvelles autorités. Le général Gueï, qui avait pris le pouvoir, m’a assuré que la Côte d’Ivoire avait grandement besoin de mon expertise.

«Il faut tout recommencer»

C’était un avant-goût des difficultés d’un entrepreneur en Afrique. Le pire est que si le pouvoir change de mains, il faut tout recommencer. Aller voir les nouveaux décideurs, dénicher la personne qui pourrait faire en sorte qu’une autorité soit soudainement attentionnée. Même lorsqu’il y a un simple remaniement ministériel, on repart de zéro. En Côte d’Ivoire, j’ai eu de la chance. Le contact avait pu rapidement être établi avec le nouveau gouvernement grâce à un ami sergent, paix à son âme.

C’est en 2001 que j’ai remporté l’appel d’offres pour la mise en place d’un système d’information et de gestion du premier permis de conduire au format d’une carte de crédit avec une carte à puce en Afrique. J’ai poursuivi avec le recensement des artisans.

D’autres pays africains ont été intéressés par mon travail. De fil en aiguille, je suis donc resté sur le continent. Je me suis finalement installé à Kinshasa, en République démocratique du Congo, où j’ai créé ma société Hologram Identification Services en 2003. Elle compte aujourd’hui plus de 120 employés et nous sommes spécialisés dans la biométrie et le développement des logiciels. Entre autres projets, nous avons modernisé les registres de l’état civil, nettoyé le fichier électoral qui contenait des dizaines de millions d’empreintes digitales de Congolais et mis en place une plateforme de gestion des permis de construire.

«Un citoyen de l’Afrique»

En rentrant en Afrique, j’étais loin d’imaginer combien ce serait difficile. Il faut beaucoup de courage. C’est un saut dans le vide. L’énergie que je dépense pour gérer un employé africain équivaut à celle qu’il faut fournir pour gérer 20 Suisses. Cela est dû aux multiples barrières, principalement celles de la valeur travail et de la mentalité. Dans les rues de Genève, quand vous jetez un papier par terre, un enfant vous fait une remarque. C’est inimaginable à Kinshasa. Cela démontre que la dépravation des mœurs a pris le dessus sur le bon sens.

Malgré tout, je suis privilégié, mais il est difficile d’être heureux dans un océan de misère. Alors oui, c’est vrai, la RDC a un nouveau président, au terme de la première transition pacifique de l’histoire du pays. Mais la guerre imposée à l’est du pays sape tout effort de développement. La richesse minière est une malédiction pour ce pays. Certains pays voisins sont de grands exportateurs de ces minerais, alors qu’ils n’ont aucune mine sur leur territoire. Cherchez l’erreur. Et certaines multinationales possèdent même des pistes d’atterrissage privées.

Lorsqu’on vit en Occident, on a l’impression que les dirigeants occidentaux forcent les Africains à vivre heureux. Quand on arrive en Afrique, on réalise que la politique de domination occidentale demeure le seul frein au développement du continent.

J’ai juré de ne jamais me lancer en politique, mais je refuse de me taire. Je compte bien rester en RDC, mais une fois que j’aurai pris ma retraite, je quitterai Kinshasa. Je m’imagine dans une province plus calme. Grâce aux réseaux sociaux, je pourrai garder contact avec ma famille et mes amis dispersés entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique. J’ai gardé ma nationalité suisse mais je me sens comme un citoyen de l’Afrique.»