Au détour d’une phrase, la voix d’Emilie Sueur trahit la fatigue et l’effort. La corédactrice en chef de L’Orient-Le Jour raconte pourtant avec calme et clarté comment sa rédaction, celle du quotidien francophone de référence dans cette région du monde, tente de couvrir la dernière catastrophe à s’être abattue sur le Liban. Elle dit le choc, puis la mobilisation de tous afin de se rendre utile. Tous, sauf les responsables politiques. Pour la journaliste, comme pour beaucoup, le système est à bout. A l’évocation de la résilience libanaise, elle cite l’éditorial de sa consœur Fifi Abou Dib adressé au président Michel Aoun: «Dites-leur que nous n’avons plus de courage. Dites-leur que nous ne serons plus jamais résilients. Que nous sommes habités d’une colère homérique. Que le vide est préférable à leur abjecte figuration. Et que les foules excédées préparent déjà les potences, s’ils ne partent pas de leur plein gré.»

Le Temps: L’explosion a eu lieu mardi vers 18h. Comment votre rédaction a-t-elle réussi à publier un journal dès le lendemain?

Emilie Sueur: Couvrir les catastrophes, nous le faisons malheureusement souvent au Liban. Mais celle-ci nous a touchés directement. Nous avions reçu des vidéos montrant un incendie au port. J’avais à peine demandé à des journalistes de se renseigner que, dix minutes plus tard, notre immeuble, situé à huit kilomètres du lieu de l’explosion, a tremblé comme lors d’un séisme. J’ai dit à tout le monde d’évacuer les locaux et nous avons vu s’élever une énorme colonne de fumée. Les téléphones se sont mis à sonner. Nos journalistes recevaient des appels paniqués de leurs proches au centre-ville. Durant quelques minutes, c’était très difficile à gérer. Certains ont compris que leur logement avait été très impacté. J’ai su vers 22h grâce à un voisin que ma maison était intacte.

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Vous avez dû attendre jusqu’à 22h?

Je n’avais pas le temps. Je me suis dit: «On doit faire ce journal.» J’ai eu beaucoup de chance, car les habitations de certains collègues ont subi des dégâts colossaux.

Est-ce que des membres de la rédaction ont perdu des proches?

L’un de nos collègues a perdu sa tante. Beaucoup ont perdu des amis. On connaît tous quelqu’un qui a vécu un enfer. Une amie a vu son bureau dévasté et une vingtaine de ses employés envoyés à l’hôpital. Nos journalistes sur le terrain n’ont eu que des égratignures. Ça tient du miracle. A la rédaction, ceux qui n’arrivaient pas à atteindre leurs proches sont partis les chercher, et nous avons fait le journal avec ceux qui restaient. Ce n’était pas une décision, chacun savait qu’il fallait le sortir. Donc on l’a sorti.

Votre quotidien joue désormais un rôle de service public, par exemple en informant sur la qualité de l’air et les moyens de se protéger des retombées nocives. Palliez-vous l’absence des autorités?

Les autorités sont totalement inexistantes. Sur la qualité de l’air, il nous semblait important de comprendre les effets du nitrate d’ammonium. Ceci dit, on ne peut pas faire grand-chose pour s’en protéger, puisque beaucoup d’appartements n’ont plus de vitres. Dans les rues, ce sont les Libanais qui s’entraident. Des dizaines de tentes ont été montées pour apporter de l’aide aux 300 000 personnes qui sont sans abri. Je vous parle ici d’un pays qui était déjà à genoux, nous ne sommes pas la Suisse… On voit des habitants venir des quartiers épargnés vers les zones touchées avec des balais, de parfaits inconnus dégager les débris. De nombreux témoignages nous disent: «Des jeunes ont débarqué chez moi et ont tout nettoyé.»

La mobilisation et l’entraide vous ont-elles surpris?

Au Liban, dans l’adversité, on se serre les coudes. Et cette fois, nous sommes au-delà de l’adversité. Cela fait des décennies que les Libanais ont appris à fonctionner sans Etat.

Y a-t-il un risque que la colère populaire se rallume?

La colère est déjà là. Le président Aoun est allé voir le port mais ne s’est pas rendu dans les quartiers dévastés. Il s’y serait fait lyncher. Il a fallu qu’un chef d’Etat étranger le fasse, et, lorsque Emmanuel Macron l’a fait, une pluie d’insultes s’est abattue sur les responsables libanais. Les habitants ont appelé le président français à l’aide, mais ils l’ont aussi supplié de donner cet argent à la société civile plutôt qu’au gouvernement.

Les propos d’Emmanuel Macron ont été bien accueillis par certains Libanais. D’autres y ont vu une forme d’ingérence. Qu’en pensent vos lecteurs?

Notre journal défend l’Etat de droit, la liberté d’expression, les réformes, la lutte contre la corruption. Nos lecteurs se reconnaissent dans ces valeurs et trouvent que le message – le camouflet même – d’Emmanuel Macron est approprié étant donné le contexte. Ils ne veulent pas qu’on fasse un chèque en blanc au gouvernement et demandent une enquête internationale [le président libanais a rejeté vendredi cette proposition et a affirmé que l'explosion pourrait avoir été causée par la négligence ou par un missile, ndlr]. Mais toute la population libanaise ne partage pas ce point de vue, certains dirigeants politiques et leurs partisans y voient une atteinte à la souveraineté libanaise.

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Revenons à la colère. La situation peut-elle échapper à tout contrôle?

Je ne peux pas répondre de manière catégorique. Il y a d’abord eu les manifestations à l’automne dernier, puis une crise économique d’une violence inouïe qui a fait perdre à certains les économies d’une vie, puis la pandémie. Le mouvement de protestation s’était un peu délité, mais il y a déjà un appel à manifester ce samedi. C’est compliqué de prédire quoi que ce soit, car des gens qui n’ont plus rien à perdre peuvent laisser exploser leur colère ou ne plus avoir l’énergie nécessaire pour se battre. Tout est possible.

Une réforme du système politique est-elle possible?

Ce que les Libanais demandent à la classe politique, c’est de se suicider. Les réformes nécessaires reviendraient à scier la branche sur laquelle tous les partis sont installés depuis des décennies. Mais de terrible, la situation est devenue dramatique et le Liban ne peut pas s’en sortir seul. Au-delà de l’aide d’urgence, l’aide structurelle reste conditionnée à des réformes. C’est ce que dit la France, mais aussi l’Union européenne ou les pays arabes.

La pression internationale pourrait-elle pousser les partis politiques à lâcher prise?

Je ne le sais pas. Si la pression populaire revient, si les groupements d’opposition issus de la société civile se mobilisent et si la communauté internationale maintient une pression économique, peut-être. C’est compliqué de garder espoir dans la capacité de changement d’une classe politique dont la principale force est l’inertie.

Certaines factions politiques pourraient-elles chercher une échappatoire en fomentant la violence?

Oui, c’est un vieux ressort. On a vu des groupes infiltrés et violents dans les manifestations pacifiques de l’automne dernier.

Où placez-vous votre espoir?

Si mes propos peuvent sembler pessimistes, je ne perds pas espoir. Mais on ne peut pas dire aux Libanais: «Descendez dans la rue et manifestez.» Pour que la mobilisation se fasse sur le terrain, il faut organiser un mouvement. Or un certain nombre de groupes issus de la société civile n’arrivent pas à s’unir pour embarquer tous ces gens qui cherchent un cadre leur permettant d’exprimer leur colère.