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Les Emirats arabes unis trouvent en Serbie une nouvelle terre promise

Un projet de «Dubaï des Balkans» dans la capitale serbe, des acquisitions de terres agricoles au Voïvodine, des ventes d’armes: les relations entre Belgrade et Abu Dhabi se développent

Les Emirats arabes unis trouvent en Serbie une nouvelle terre promise

Serbie Projet de «Dubaï des Balkans», acquisitions de terres agricoles, ventes d’armes: l’étonnant mariage entre Belgrade et Abu Dhabi

La capitale de Serbie va-t-elle devenir le «Dubaï des Balkans»? Si l’étonnant projet «Belgrade sur l’eau» voit le jour, le visage de la ville, nichée au confluent de la Save et du Danube, va totalement changer. Le projet prévoit l’aménagement de 177 hectares le long des rives de la Save, avec la construction d’un quartier d’affaires de 750 000 m², d’hôtels, de complexes de loisirs et d’immenses centres commerciaux, le tout surplombé par deux tours géantes. Les travaux seront conduits par Eagle Hills, une filiale du groupe Emaar Properties, qui est à l’origine de la renommée de Dubaï, où il a notamment construit la tour Burj Khalifa.

Projet «irréalisable»

Les architectes serbes se sont étranglés en découvrant la maquette, exposée au public depuis quelques mois, où rien n’est à l’échelle. L’Académie serbe dénonce un projet «irréalisable» et mal conçu. Ces dernières années, le quartier de Sava Mala était devenu un haut lieu de la nuit belgradoise, et ses habitants tentent d’organiser la résistance, mais le premier ministre Aleksandar Vucic n’en démord pas; le projet se fera, et le parlement doit bientôt adopter une loi permettant d’engager les procédures d’expropriation.

La branche serbe de Transparency International s’inquiète également de l’étonnante imprécision qui entoure le coût du projet, éveillant les soupçons de blanchiment d’argent, mais Aleksandar Vucic a une réponse sans appel: «Cet investissement est offert à la Serbie. Quand on vous fait un cadeau, vous n’exigez pas une procédure d’appel d’offres.» En effet, les Emirats arabes unis (EAU) seraient prêts à investir 3,6 milliards de dollars. Pour l’instant, 200 millions ont déjà été déboursés pour de premiers travaux de viabilisation du site. La Serbie serait-elle donc devenue la terre promise des émirs du Golfe? On pourrait le penser à voir l’OPA lancée par les Al Nahyane, la famille régnante d’Abu Dhabi, depuis l’arrivée au pouvoir du Parti progressiste serbe (SNS) d’Aleksandar Vucic, en 2012.

Palestinien intermédiaire

La Fondation Al-Dahra a acquis des milliers d’hectares de terres agricoles en Voïvodine, tandis qu’en 2013, la compagnie Etihad faisait main basse, dans des conditions fort douteuses, sur la JAT, le transporteur aérien serbe, rebaptisé Air Serbia. Le gouvernement a accepté de prendre à sa charge 120 à 150 millions d’euros dus par la compagnie d’Abu Dhabi, qui ont été transformés en dette publique, à la charge des contribuables serbes… Malgré les enquêtes de la presse, le gouvernement refuse toujours de révéler les conditions exactes de l’accord passé avec Etihad.

Pour réussir l’étonnant mariage entre la Serbie et Abu Dhabi, un homme a servi d’entremetteur, le Palestinien Mohammed Dahlan, ennemi juré du président Mahmoud Abbas. L’homme dirigeait la sécurité du Fatah dans la bande de Gaza, qu’il a dû quitter en 2007 sous la pression du Hamas. Il s’installe alors en Egypte et, menant de front affaires et politique, il noue des relations entre son pays d’adoption et le Monténégro: la richissime famille Sawiris, très liée à l’ancien raïs égyptien Hosni Moubarak, investit dans l’immense complexe touristique de Lustica, à Kotor. Mohammed Dahlan se présente volontiers comme un «ami» du premier ministre monténégrin Milo Djukanovic, et il explique avoir «récupéré» les contacts balkaniques de Yasser Arafat, un riche carnet d’adresses remontant à l’époque des Non-Alignés.

C’est par l’intermédiaire de Milo Djukanovic que Mohammed Dahlan a connu Aleksandar Vucic, et là encore, le «coup de foudre» semble avoir été immédiat. Le Palestinien, qui possède désormais une belle villa à Dedinje, le quartier chic de Belgrade, a obtenu l’automne dernier la citoyenneté serbe, alors qu’il détenait déjà depuis 2010 le passeport monténégrin – autant de précieux sésames pour celui qui est, depuis 2011, persona non grata dans les Territoires palestiniens, où il est accusé d’espionnage au profit d’Israël et détournements de fonds.

Ventes d’armes

Le principal contrat passé entre la Serbie et les Emirats concerne l’armement. En février 2013, Emirates Advanced Research and Technology Holding (EARTH) a conclu un marché de 220 millions de dollars avec la compagnie serbe Yugo­import SDPR, portant notamment sur le développement du système de missiles serbes air-sol ALAS.

Pour l’instant, ces missiles ne sont toujours pas opérationnels mais, début mars, le Parti démocratique de Serbie (DSS, opposition) a affirmé détenir les preuves que des armes serbes transiteraient par Abu Dhabi pour être finalement revendues à l’armée ukrainienne. La revente à un pays tiers est une pratique usuelle des EAU, même s’il s’agit généralement de pays du Proche et du Moyen-Orient. L’accord aurait été conclu fin février, lors du Salon de l’armement IDEX 2015 d’Abu Dhabi, auxquels se sont rendus tant le président ukrainien Petro Porochenko que le ministre serbe de la Défense, Bratislav Gasic.

En janvier, le gouvernement serbe a commencé à bénéficier des conseils du cabinet Tony Blair Associates. Interrogées sur le coût de la prestation, les autorités serbes ont expliqué que les services de l’ancien premier ministre britannique étaient payés par les EAU. De là à penser que Tony Blair aurait servi d’intermédiaire dans les transactions entre Belgrade et Abu Dhabi, il y a un pas que certains n’hésitent pas à franchir.

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