Ahmed Mansoor est le lauréat du prix Martin Ennals, la récompense la plus prestigieuse pour les défenseurs des droits de l’homme. Mais l’activiste émirati ne sera pas à Genève pour recevoir son prix. Le gouvernement lui a confisqué son passeport. «C’est absurde, car ils n’ont plus rien à me reprocher», explique Ahmed Mansoor, que nous avons contacté chez lui aux Emirats.

«Je ne suis pas sûr que ce prix améliorera ma situation personnelle. Mais si au moins il pouvait attirer l’attention sur la situation de mon pays...» espère Ahmed Mansoor. «Les Emirats arabes unis ne sont pas seulement un pays très riche avec les plus grandes tours au monde, de belles plages et des centres commerciaux climatisés. Il y a une autre réalité.»

L’envers du miracle émirati, érigé sur les septièmes réserve mondiales d’or noir, ce sont les quatre millions de travailleurs migrants, soit la moitié de la population. «Sous la pression internationale, leur situation s’améliore lentement mais le gouvernement est bien incapable d’inspecter tous les chantiers. Chaque ouvrier étranger est encore obligé d’être sponsorisé par un citoyen émirati et reste à sa merci», poursuit-il.

Panique après le printemps arabe

Rien ne prédestinait cet ingénieur de formation à devenir l’une rares voix indépendantes de son pays. «J’ai toujours été attaché à la liberté d’expression. J’écrivais pour des journaux, j’ai aussi rédigé un recueil de poésie.» En 2006, deux animateurs d’un forum de discussion en ligne sont arrêtés. «C’est la frustration qui m’a poussé à m’engager», dit-il. La campagne qu’il lance parvient à infléchir le pouvoir et les deux critiques sont libérées. Peu après, le Premier ministre promet de ne plus poursuivre les journalistes pour des articles jugés subversifs.

Le pouvoir s’est à nouveau raidi après le printemps arabe de 2011. Il n’y a pas eu l’ombre d’une manifestation à Abu Dhabi ou à Dubai. «Mais les services de sécurité sont devenus beaucoup plus agressifs», témoigne Ahmed Mansoor. «Des centaines de personnes ont été arrêtées sans mandat et emprisonnées en secret dans des lieux inconnus. Les islamistes, proches des Frères musulmans, qui s’étaient soulevés en Egypte, ont été particulièrement visés. Pourtant, ils collaboraient avec le gouvernement, notamment avec leurs oeuvres caritatives. Ils ne remettaient pas en cause la légitimité de la famille royale.»

L’espace de liberté qui s’était ouvert sur les réseaux sociaux s’est brutalement refermé. «Le gouvernement a adopté tout un arsenal législatif, soi-disant pour lutter contre le terrorisme. Les gens peuvent être condamnés à plusieurs années de prison pour un tweet ou un commentaire sur Facebook», dénonce-t-il.

«Rien de révolutionnaire»

Ahmed Mansoor se définit comme un «libéral laïque». Encouragé par le printemps arabe, il avait signé en 2011 une lettre ouverte avec quatre autres personnalités réclamant des réformes politiques. Le groupe sera connu comme les «cinq des Emirats». «Cela n’avait rien de révolutionnaire. Nous réclamions que le Parlement soit davantage qu’une chambre d’enregistrement et que les députés soient élus au suffrage universel», expose-t-il. Après une campagne de dénigrement les qualifiant d’extrémistes religieux et d’agents de l’Iran, les effrontés seront reconnus coupable d’insultes contre le cheikh prince héritier et condamnés à deux ans voire trois ans de prison. Pour être graciés le lendemain.

Les ennuis ne sont pas  terminés pour Ahmed Mansoor. Les autorités refusent de lui délivrer un certificat de bonnes moeurs, indispensable pour retrouver un travail. La banque a confisqué ses économies. Il reçoit encore des menaces de mort et a été agressé deux fois pendant qu’il suivait des cours du soir en droit. «Les attaques étaient bien préparées. Une voiture sans plaque d’immatriculation attendait devant l’université que mon assaillant revienne et pour prendre la fuite», raconte Ahmed Mansoor. Fataliste, il conclut: «Je suis sorti d’une prison pour être enfermé dans une plus grande.»