Emma Bonino est en colère. Malgré son succès aux élections européennes le 13 juin dernier à l'issue desquelles sa liste avait obtenu 8,5% des suffrages, la commissaire à l'Aide humanitaire et à la Pêche n'a pas été, vendredi, reconduite à son poste. Rome dispose en effet de deux fauteuils de commissaire: avec Romano Prodi, déjà nommé président en mars dernier, il lui fallait choisir entre ses deux représentants sortants. L'économiste Mario Monti, chargé du Marché intérieur et de l'Harmonisation fiscale, a finalement été préféré à Emma Bonino.

Depuis plusieurs semaines, le choix du rigoureux et respecté Monti avait été concocté par Romano Prodi et le chef du gouvernement Massimo D'Alema. Mais l'excellent score réalisé par Emma Bonino aux européennes avait conduit ce dernier à s'interroger sur l'opportunité de changer de préférence. Au bout du compte, le schéma initial a prévalu. «La décision de choisir Monti a été faite en prenant en considération l'équipe qui se dessine et cela permettra à Romano Prodi d'attribuer à l'Italie un portefeuille important de politique économique», a déclaré Massimo D'Alema qui a ajouté que «la décision a été prise sur une base fonctionnelle».

Ce qui n'a pas du tout convaincu la volcanique Emma Bonino qui en moins de deux mois s'est vue recalée à trois reprises: de la présidence de la République italienne, de la fonction de représentant spécial des Nations unies pour le Kosovo et, vendredi, de la Commission européenne. L'intéressée, indignée de sa dernière mise à l'écart, assure qu'elle «a été chassée de Bruxelles à la suite d'un arrangement entre Prodi, D'Alema et Berlusconi». En clair, victime de la partitocratie italienne. La majorité et l'opposition «continuent à comploter contre la révolution libérale», s'est-elle scandalisée en dénonçant également les dirigeants syndicaux et certains grands industriels du pays, comme Gianni Agnelli, qui s'étaient ouvertement prononcés en faveur du maintien de Mario Monti. «Ils ont voulu me barrer la route parce que les Italiens m'ont fait confiance», a-t-elle ajouté, samedi. La veille, avant même l'annonce officielle de son éloignement, Emma Bonino et les radicaux avaient publié une pleine page de publicité dans Le Monde intitulée: «De quoi Emma est-elle donc coupable?».

La commissaire européenne sortante, qui s'était fait remarquée par sa détermination et son franc-parler, son allure décontractée tranchant avec ses collègues de la Commission et ses descentes sur le terrain aux quatre coins du monde, se retrouve donc un brin marginalisée. Avec, comme seule fonction, un fauteuil de députée européenne. Mais avec tout de même un capital de voix accumulé aux européennes qu'elle compte bien utiliser pour peser davantage dans la vie politique italienne. La tâche est certes ardue pour cette femme atypique qui a construit son succès en séduisant une partie de la droite tout comme certains électeurs de la majorité à l'occasion d'un scrutin – les européennes – généralement propice aux votes protestataires. Mais forte de la sympathie et du respect qu'elle inspire à de nombreux militants de gauche pour ses batailles menées lors des années 70 pour le divorce et le droit à l'avortement, elle compte bien représenter les «défenseurs de la liberté» en Italie. Y compris en économie. Une option idéologique qui l'a même incitée, comme son mentor Marco Pannella, à s'allier en 1994 avec Silvio Berlusconi pour battre la gauche «ex-communiste» (en retour, ce dernier, la nommera à la Commission européenne).

A la veille du scrutin européen, Emma Bonino, qui a mené campagne à coups de spots publicitaires, s'est aussi rapprochée des petits entrepreneurs du prospère nord-est de l'Italie pour exiger davantage de marché. A tel point que l'un des éditorialistes du quotidien de centre gauche La Repubblica a pu affirmer qu'Emma Bonino représentait la ligne jeune, femmes et en jeans, de la maison Berlusconi. Quoi qu'il en soit, Emma Bonino, fortement irritée d'avoir été écartée de Bruxelles entend bien prendre sa revanche. D'ores et déjà, elle vient de lancer une nouvelle initiative, dimanche, en invitant le patron des patrons Giorgio Fossa à l'union du «Tiers-Etat», «celui des jeunes, des chômeurs, des petites et moyennes entreprises, des citoyens, révoltés contre le monstre étatique».