Michel Sapin a tiré le premier. Lors de la passation de pouvoirs matinale, mercredi, avec Emmanuel Macron, le désormais ministre français de l’Economie et des Finances a résumé l’inquiétude de la gauche «de gouvernement»: «Bonne chance pour toi, Emmanuel. Et je souhaite que cette bonne chance soit aussi pour nous tous…»

Pas question, en clair, de laisser le désormais chef de file du mouvement En marche! savonner la planche du PS et de ses alliés d’ici à la présidentielle de mai 2017: «La démission de Macron est une nouvelle preuve de l’affaiblissement de François Hollande, confirmait hier le politologue Bernard Sananès dans Le Figaro. Macron offrait la possibilité de capter l’espace de la gauche réformiste et du social-libéralisme. En démissionnant, il concurrence le président sur cet axe.»

Le PS menaçant

La bataille, maintenant, sera donc celle des cadres et des militants, indispensables pour une éventuelle campagne. Objectif pour le camp socialiste bousculé par la comète Macron: tout faire pour que ce dernier, jamais élu, apparaisse le plus «hors sol» possible. L’expérimenté patron du PS Jean-Christophe Cambadélis, un ancien leader trotskiste roué aux manœuvres d’appareil, a aussitôt multiplié les SMS pour menacer les parlementaires ou cadres du parti tentés de se ranger derrière Emmanuel Macron. Lequel a, dès hier, réuni ses soutiens autour des deux figures de proue de son dispositif: le sénateur-maire de Lyon Gérard Collomb et le député du Finistère Richard Ferrand. Tous deux étaient déjà, le 11 juillet, à la première réunion publique d’En marche! à Paris.

A leurs côtés? Des personnalités respectées du monde universitaire et des affaires comme le banquier Jean Peyrelevade, l’assureur Claude Bébéar ou l’influent Henry Hermand, 91 ans, longtemps soutien financier du défunt premier ministre Michel Rocard. «Macron a un puissant réseau, résume un député qui hésite encore à le rejoindre. Il lui manque des racines, un ancrage.»

Parler «à tous les Français»

Cet ancrage, l’ex-ministre de 39 ans devrait commencer à le dévoiler dès la fin septembre, avec la présentation du programme «participatif» d’En marche!, dont il va réunir ces jours-ci les responsables départementaux. Objectif: transformer les quelque 50 à 60 000 «marcheurs» revendiqués en militants capables de diffuser sur le terrain les idées concoctées à Paris.

Aux commandes de ces cogitations? Des tenants de la gauche moderne comme Gilles Finchelstein, patron de la Fondation Jean-Jaurès ou Thierry Pech, qui dirigea un temps le mensuel Alternatives économiques. Jacques Attali, qui a mis le pied à l’étrier du jeune Macron en le recrutant comme rapporteur de sa commission sur l’économie française, constituée en 2007 à la demande de Nicolas Sarkozy, est aussi consulté. Mission? Réunir un corpus de propositions qui parlent «à tous les Français» et pas seulement aux catégories parmi lesquelles «Emmanuel» est le plus populaire: la jeunesse éduquée et les classes urbaines aisées.

Le difficile choix des élus

L’autre priorité du camp Macron est de démentir l’idée de la «démission-coup de dés», théorisée par le politologue Gérard Grunberg, rocardien historique: «Son problème est que son coup ne modifie pas fondamentalement la donne», juge ce dernier.

Explications: Emmanuel Macron, qui s’est de nouveau présenté comme un homme aux convictions de gauche mardi soir au journal télévisé de TF1, va devoir choisir sur quels élus il s’appuie. Avec un dilemme. Soit il vise le PS, au risque de se retrouver isolé; soit il répond aux appels du pied du leader centriste Jean-Christophe Lagarde, qui l’appelle déjà à «travailler ensemble», au risque de se perdre en manœuvres tactiques.

Macron est en somme obligé de planifier son futur choc frontal avec ses deux adversaires les plus directs: le premier ministre Manuel Valls et celui qu’il remplaça au Ministère de l’économie en août 2014: Arnaud Montebourg. Le premier sait mieux que quiconque cadenasser et menacer. Le second a comme argument massue ses 17% aux primaires de 2011.

La logique voudrait donc qu’Emmanuel Macron, soutenu par les grands patrons, avance hors de la primaire du PS, au sein duquel sa cote de popularité ne dépasse guère les 50%. Mais il en connaît le risque: être présenté par son camp d’origine comme le «diviseur» qui aura fait le jeu de la droite, voire de l’extrême droite. A bon entendeur…


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